Du bon usage des chromos tyroliens

La Wally - Genève

Par Fabrice Malkani | mar 24 Juin 2014 | Imprimer

Rarement représenté, La Wally est le dernier opéra composé par Alfredo Catalani (1854-1893), contemporain de Puccini s’inscrivant dans ce moment de réception conjointe de Verdi et de Wagner où la richesse de l’héritage, si elle paralyse certains compositeurs, insuffle à d’autres une originalité créatrice. Catalani fait partie de ces derniers, et le spectacle donné au Grand-Théâtre de Genève ne se résume certainement pas à l’air « Ebben, …N'andrò lontana » que le film Diva de Jean-Jacques Beineix a propulsé en 1981 au rang de tube, même si un frisson particulier saisit l’assistance lorsque l’air devenu quasi mythique (et initialement composé pour une Chanson groenlandaise sur un texte de Jules Verne) s’élève depuis la scène, merveilleusement servi par la sobre expressivité d’Ainhoa Arteta.

Ce que la mise en scène de Cesare Lievi autant que la direction musicale ont rendu évident, c’est le jeu de références et de parodie auquel se livre le compositeur à partir du livret commandé à Luigi Illica, l’un des librettistes de Puccini (La Bohême, Manon Lescaut, Tosca), d’après le roman de Wilhelmine von Hillern, La Wally aux vautours, lui-même inspiré d’un personnage réel. Aussi le décor de carton pâte et l’arrière-plan évoquant une reproduction géante de carte postale touristique, entre chromo naïf et publicité pour chocolat, même s’il suscite tout d’abord la stupéfaction (voire la consternation de certains spectateurs), sert admirablement la musique d’une intrigue qui voit la jeune Wally s’émanciper des règles étouffantes d’un village de chasseurs évoquant le Freischütz – costumes et scénographie sont à l’unisson. Les scènes de foule et de séduction rappellent l’impact de Carmen, les dialogues amoureux sont émaillés de réminiscences wagnériennes. Le décor ne devient plus dépouillé et plus symbolique qu’au dernier acte, lorsqu’à côté d’un bloc en forme de cercueil une langue de tissu blanc figure la neige d’un glacier dont la paroi fait apparaître une tête de mort.

La direction d’Evelino Pido tire de beaux effets expressifs de l’Orchestre de la Suisse Romande, mettant en valeur les contrastes marqués et les couleurs de ce qui s’apparente, plus encore qu’à un poème symphonique, à une immense ballade, d’un romantisme proprement germanique, entre Lenore, la Lorelei et Ondine, comme une sorte d’expression musicale aboutie du démonisme.

Outre le superbe « Ebben, …N'andrò lontana », quelques airs évoquent encore l’opéra à numéros, telle la « Chanson de l’Edelweiss », prestation réussie de la jeune soprano ukrainienne Ivanna Lesyk-Sadivska, vaillante du début à la fin. Mais l’ensemble est davantage durchkomponiert, ponctués par les rodomontades d’Hagenbach pour lequel Yonghoon Lee déploie des talents de Heldentenor parfaitement appropriés et particulièrement impressionnants. Au-delà du bien et du mal, Gellner, le rival malheureux d’Hagenbach, n’est musicalement pas caractérisé par la bassesse de son obstination contribuant à l’exil de Wally, mais par la sincérité de ses sentiments amoureux : Vitaliy Bilyy lui prête la chaleur de son timbre et la pureté de son émission. Bourru et borné en diable, le vieux Stromminger, père de Wally, est incarné par la basse roumaine Bálint Szabó avec beaucoup d’autorité et un certain panache, même si l’on attend ici plus de volume sonore.


La Wally © GTG Carole Parodi

La mezzo-soprano Ahlima Mhamdi n’a qu’un petit rôle, mais sa présence vocale et scénique rayonne en Afra, la fiancée d’Hagenbach et à ce titre rivale de Wally. Dans ce dernier rôle, la soprano basque Ainhoa Arteta déploie des trésors de nuances, avec une aisance confondante dans le registre le plus grave comme dans les notes les plus aiguës, pour interpréter de manière crédible et touchante les états d’âme successifs d’une femme libre, payant de son exil puis de sa mort sa volonté de liberté dans un monde d’hommes qui sont avant tout des chasseurs, mais qui est aussi capable de cruauté envers son amoureux éconduit, et animée par une jalousie féroce qui en fait la commanditaire d’un meurtre manqué.

Tous ces paradoxes, toutes ces contradictions humaines, trop humaines, qu’exprime également avec talent le Chœur du Grand-Théâtre de Genève dirigé par Ching-Lien Wu, se résorbent finalement dans le grand élan fusionnel et panthéiste du saut dans le ravin, ici seulement suggéré, d’une Wally rédimée par la nature toute-puissante - loin des chromos du début, dans le contraste saisissant du blanc et du noir.

 

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