Tout en sobriété

Lakmé - Paris (Opéra Comique)

Par Christian Peter | jeu 29 Septembre 2022 | Imprimer

C’est devant une salle comble que Lakmé a effectué son retour après huit ans d’absence dans le théâtre qui l’a vue naître, avec une nouvelle production signée Laurent Pelly et, pour incarner le couple d’amoureux, les mêmes interprètes qu'en 2014. Pour l’occasion, le metteur en scène français a opté pour la sobriété, en éliminant de sa scénographie toute allusion à une Inde de pacotille qui ne fait plus rêver personne. Point de décors exotiques ni de costumes aux teintes chatoyantes. Pelly pousse l’épure jusqu’à réduire les décors à une succession de rideaux en tissu écru translucide. De plus, il habille les autochtones en tuniques oscillant entre le blanc cassé et le beige et les anglais dans différents tons de gris, bannissant de ce spectacle la moindre couleur hormis celles créés par les éclairages. Cette option a au moins le mérite de fixer l’attention du spectateur sur les protagonistes, leurs jeux de scène remarquablement réglés et les expressions de leurs visages car tous se révèlent d’excellents acteurs. Les accessoires aussi sont également réduits au minimum. Une cage en bambou dans laquelle apparaît Lakmé au premier acte, des lanternes en tissus qui illuminent la scène de leur lumière jaune au deux, une charrette rudimentaire en bambou et en bois dans laquelle Nilakantha promène Lakmé parmi la foule. Pour chanter l’air des clochettes, la jeune fille se dresse devant un écran de tissu sur lequel sont représentées en ombres chinoises les différentes péripéties qu’elle évoque, ce passage constitue l’une des deux images les plus poétiques de cette production. L’autre étant le tapis de fleurs blanches nimbé de lumière bleue sur lequel est étendu Gérald au dernier acte.


© S. Brion

La distribution réunit une équipe solide de chanteurs qui possèdent tous le physique de leurs personnages et défendent avec conviction cette partition. François Rougier campe un Hadji au timbre clair, empli de bienveillance, Mireille Delunsch est une Mistress Bentson de luxe, Marielou Jacquard et Elisabeth Boudreault ont en commun des voix juvéniles tout à fait idoines. La seconde, dotée d’une belle projection, capte l’attention durant le quintette du premier acte. En Malika, Ambroisine Bré, superbe scéniquement, possède un timbre fruité qui se marie idéalement avec celui de sa partenaire dans le célèbre duo « Sous le dôme épais » dont elles livrent une interprétation de haut vol. Philippe Estèphe, impeccable en ami attentionné et prévenant, dispose d’un timbre qui ne manque pas de séduction. Sabine Devieilhe est l’une des grandes triomphatrices de la soirée. En huit ans la cantatrice a gagné en assurance et sa voix en épaisseur, le médium est solide et l’aigu, dépourvu de toute stridence, est désormais rond et lumineux jusqu’au contre-mi, comme en témoigne son superbe air des clochettes dont les vocalises, les notes piquées et les trilles sont exécutés avec une aisance irréprochable. Elle campe un personnage à la fois fragile et déterminé tout à fait convaincant. Son partenaire, en revanche, ne s’élève pas sur les mêmes sommets. Si Frédéric Antoun possède un timbre agréable à l’oreille, une ligne de chant élégante et un style adéquat dans son air « Fantaisie aux divins mensonges », force est de constater que la projection n’est pas toujours suffisante, surtout lors du duo du premier acte, et que le ténor se trouve par moment à court d’aigu, notamment dans la scène finale. Son Gérald n’en demeure pas moins touchant. L’autre grand triomphateur de la soirée est Stéphane Degout qui campe un Nilakantha impressionnant d’autorité avec une voix large et puissante. Il fait de son personnage un véritable fou de Dieu assoiffé de vengeance dont les éclats de voix inspirent la crainte mais qui est capable également de la plus grande tendresse envers sa fille dans l’air « Lakmé ton doux regard se voile », chanté avec une voix suave et nuancée. Du grand art.


© S. Brion

A la tête de son ensemble Pygmalion aux sonorités fruitées, Raphaël Pichon propose une direction élégante et subtile de cette musique si éloignée de son répertoire habituel. Les tempos sont généralement alertes, les passages dramatiques sont soulignés sans excès tout comme la sensualité qui se dégage de certaines pages (« Sous le dôme épais »). Les chœurs sont impeccables.

Que ceux qui n'auront pas la possibilté d'assister à ce spectacle se rassurent, il sera diffusé en direct sur Arte Concert le 6 octobre à 20h et sur France Musique le 22 octobre également à 20h.

 

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