Rosinatibus

Le Barbier de Séville - Tours

Par Guillaume Saintagne | dim 02 Février 2020 | Imprimer

Deux ans après sa création au Théâtre des Champs-Elysées, la tournée de ce Barbier de Séville réglé par Laurent Pelly fait étape au Grand Théâtre de Tours. Comme nos collègues, nous louons l’intelligence et la finesse de cette mise en scène qui sait utiliser toutes les ressources du livret et de la partition quand trop de metteurs en scènes prétendent aujourd’hui qui dépoussiérer, qui pallier les faiblesses d’une œuvre sans chercher à en exploiter les forces. Toute l’action se passe donc sur des feuilles d'une partition ne contenant tantôt qu’une portée, tantôt aussi des notes, feuilles dont la courbure sculpte l’espace, offre à la direction d’acteurs un terrain de jeux formidable et aux chanteurs une caisse de résonnance. Laurent Pelly tentait déjà une telle mise en abime dans sa célébrissime Platée, et on est heureux de se retrouver aujourd’hui dans les plis du costume de la Folie. Car cette transposition n’explique rien, ne révèle rien, elle enchante simplement, et c’est déjà beaucoup : cette rambarde ou cette grille en forme de portée, ces noires qui tombent pendant la tempête, ces pupitres brandis telles des armes par la garde à la fin de l’acte I… autant d’exemples qui font sourire sans jamais troubler l’attention à l’action et à la performance des chanteurs. Tout ce petit monde s’agite dans tous les coins et Figaro d’être amené depuis les cintres comme un deus ex machina. Tous sont dirigés avec une précision extrême et en rythme, jusque dans leurs gestes. On regrettera seulement que les changements du décor soient si bruyants.


© Sandra Daveau

Dans la fosse, l’Orchestre Symphonique Région Centre Val de Loire/Tours est dirigé avec beaucoup d’exactitude par Benjamin Pionnier. On pourra être gêné par des flûtes un peu acides, étonné par les interventions inhabituelles d’un xylophone mais l’ensemble sonne avec beaucoup de cohésion, un peu trop parfois. Dans l’ouverture, mais surtout dans la tempête, on aurait aimé des temps moins marqués et plus d’allant, sans parler du final du premier acte qui évite le cafouillage mais n’ennivre pas vraiment. Le chœur de l’Opéra de Tours est très sonore et efficace.

Sur scène, on retrouve avec plaisir Aurélia Legay, Berta de luxe, qui hurle dans les ensemble et réussit à faire exister son personnage jusque dans le moindre des récitatifs, son expressivité fait merveille dans son air heureusement conservé. Le Basilio de Guilhem Worms promet énormément dès son entrée : la voix est superbement placée, le timbre noir sans être artificiellement assombri, un méchant aussi net qu’impressionnant. Dommage qu’il rate son « coup de canon », soudain couvert par l’orchestre, dans un air de la calomnie sinon parfaitement mené. Le Bartolo de Michele Govi a moins d'atours mais plus de métier, parfait en basse bouffe, n’était un trou de mémoire dans un récitatif, son « A un dottor della mia sorte » ne cède jamais de terrain dans les contorsions vocales et syllabiques que lui demande Rossini. Guillaume Andrieux était déjà le Figaro de la distribution « jeunes talents » au Théâtre des Champs-Elysées. Son Figaro est très séduisant : bagou indéniable en scène, timbre chaleureux, prononciation exemplaire, il ne lui manque que plus de soutien dans le souffle pour que son interprétation sente moins l’effort (mais les virevoltes que lui demande Laurent Pelly y sont aussi certainement pour quelque chose) et une vocalisation plus nette. Patrick Kabongo aussi manque d’aisance dans les vocalises parfois savonnées, heureusement, une fois la voix chauffée, il nous offre un Lindoro éclatant, aux aigus certes un peu durs mais assurés très proprement et au jeu très vif.

Si nous avons fait le chemin depuis Paris, c’est néanmoins pour entendre Anna Bonitatibus en pupille. Au jeu des comparaisons, on pourra regretter que les registres soient plus difficilement liés qu’auparavant, c’est pourtant celle qui respire son Rossini avec le plus de virtuosité et sur une tessiture toujours aussi large. On aimerait se rouler dans ses graves puissants et larges, on déguste ses trilles, on exulte dans ces aigus certes parfois trop aérés. Les variations de la cavatine sont magistrales, les contrastes de la leçon de chant d’un naturel confondant, elle emporte vers ses sommets des partenaires qui donnent alors le meilleur d’eux-mêmes (« Dunque io son »), sans parler de l’actrice qui réussit à rendre poignants les trois mots de tristesse qui précèdent l’orage. Une Rosine royale et humble à la fois.

 

 

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