Ne pas faire passer la carpe pour un lapin

Le Comte Ory - Rennes

Par Tania Bracq | sam 05 Janvier 2019 | Imprimer

Le sujet canaille du Comte Ory se prête à merveille à l’ambiance festive des fins d’années. Rennes accueille avec succès ce spectacle bien rodé, fort de plus de trente représentations, avant sa reprise à Rouen à la fin du mois.

Alors que Denis Podalydès, dans la version de l’Opéra-Comique proposé cette semaine à Liège, déplace l’intrigue du Moyen-Age à l’époque de Rossini, Pierre-Emmanuel Rousseau choisit quant à lui de planter son décor pendant la guerre d’Algérie. La transposition est efficace : la société française des années 1950 est encore fort conservatrice, l’empreinte chrétienne prégnante et le conflit militaire justifie l’absence des hommes. Cet ancrage historique est également l’occasion pour cet artiste aux talents de couteau suisse - il signe mise en scène, décors, costumes et lumières - de nous régaler d’une esthétique actuellement en vogue. Le premier acte prend ses aises dans un hall d’hôtel qui sert de terrain de jeu à de multiples facéties dès l’ouverture. Déjà la musique y dicte les pitreries. Le metteur en scène, comme il se doit avec ce type de répertoire, a su placer le rythme au centre de sa proposition. Habilement, il évite l’écueil visuel de la procession jusqu’à l’ermitage : un tourne-disque permet au choeur de chanter hors scène tandis qu’un panneau latéral orné d’un vitrail, en pivotant, nous installe dans le prieuré. Au deuxième acte, nous voici dans le château de la belle comtesse. Le mobilier mélange les styles, du néo-gothique aux sièges Louis XIII et XVI, ce qui correspond bien aux salons des milieux conservateurs de l’époque, mais que vient donc faire ici le portrait de la Grande Catherine ? Un couloir de fond de scène permet de redoubler l’action principale de nouvelles clowneries. Les nonnes travesties passant de l’éloge de l’ivrognerie à de feintes oraisons sous l’oeil ému de Ragonde et Adèle, notamment, sont particulièrement drôles.

Pierre-Emmanuel Rousseau, formé auprès de Jérôme Deschamps, Macha Makeïeff mais également Stéphane Braunschweig, vient du monde du théâtre, cela se sent. Sa direction d’acteur est extrêmement précise, elle donne notamment à chaque membre du choeur l’occasion de camper toute une palette de personnalités. Ses costumes reflètent ce travail d’orfèvre : colorés, délicieusement fifties, tous individualisés, ils sont très réussis. Le Choeur de chambre Mélisme(s), très sollicité, s’y glisse avec une délectation manifeste et propose une épatante prestation tant scénique que vocale. Diction, nuance, équilibre des pupitres, tout est là.


© Laurent Guizard

Les solistes ne sont pas en reste. Mathias Vidal, qui nous avait bouleversé dans le rôle titre du Nain de Zemlinsky la saison dernière, est également un habitué des défroques ecclésiastiques. Son abattage, son humour font merveilles pour ce Comte Ory, faux dévôt, vrai paillard, qu’il sert d’une diction impeccable, de registres parfaitement unifiés, d’un timbre aussi savoureux que généreux. Les mêmes compliments pourraient s’appliquer à la formidable Adèle de Perrine Madoeuf, pourtant annoncée souffrante et qui jongle de pyrotechnies vocales en nuances délicates avec une aisance confondante. Le/la troisième amoureux/se du trio, Rachel Kelly, propose un Isolier de belle facture au timbre charnu, à la projection précise et aux superbes aigus. Le trio du deuxième acte qui les réunit est une réussite en dépit de quelques facilités scéniques. Car ici, il ne s’agit pas de faire passer la carpe pour un lapin, le registre assumé est celui de la farce. Grivoiserie et anticléricalisme sont au menu, servis par des seconds plans de première qualité malgré quelques soucis de justesse de ci, de là : Le gouverneur de Jean-Vincent Blot est bluffant avec une voix riche en couleurs, stable et puissante. Philippe Estèphe incarnait un sémillant Gaston dans les petites Michu, son Raimbaud est tout aussi réjouissant avec des médiums charpentés et des aigus bien couverts. Seule méforme, celle d’Anna Steiger dont la Ragonde semble retenue, manquant de volume, avec des aigus laissant passer trop d’air. Dans la fosse, l’Orchestre Symphonique de Bretagne est particulièrement en verve sous la baguette propre et précise d’Erki Pehk.

 

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