Mieux vaut tard que jamais

Le Duc d'Albe - Anvers

Par Antoine Brunetto | dim 06 Mai 2012 | Imprimer
 

Pouvoir assister à la création mondiale d'une œuvre de Donizetti écrite en 1840, voilà l'expérience inédite que propose le Vlaamse avec Le Duc d'Albe.

Bien sûr l’ouvrage a déjà été représenté et même enregistré à plusieurs reprises, mais jamais en français : un comble pour un grand opéra à la française ! Cette première dans la langue originale est donc un événement d'importance pour une œuvre qui a connu bien des vicissitudes. Commande de l'Opéra de Paris le projet fut abandonné en cours de route, la Grande Boutique ayant changé d'avis (la raison en est obscure, sujet politique dérangeant ou caprice de Rosine Stolz primadonna du lieu). Le livret d'Eugène Scribe et Charles Duveyrier n'est pas perdu pour autant, il est réutilisé quelques années plus tard par Giuseppe Verdi pour ses Vêpres Siciliennes.

L'opéra resta donc inachevé à la mort de Donizetti : les deux premiers actes quasi définitifs, les deux autres plus lacunaires avec une absence totale de finale. Plusieurs tentatives furent menées pour compléter l'œuvre : l'une en 1882 par Matteo Salvi, élève du maître de Bergame, l'autre en 1959 par le chef d'orchestre Thomas Schippers, qui souhaitait redonner un caractère plus authentiquement donizettien à l'opéra.

La nouvelle proposition de l'Opéra des Flandres n'est pas moins originale : comme déjà dit, la première grande nouveauté est le retour au livret en français. La seconde est d'avoir appliqué à la musique un principe utilisé depuis des années en archéologie : on ne tente pas de remplacer les parties manquantes par une imitation du style d'origine, la restauration doit être visible. Comme l'explique le musicologue Roger Parker dans le programme, la plupart des orchestrations proposées par Matteo Salvi sur la base des lignes vocales écrites par Donizetti ont été conservées. Pour combler les parties lacunaires (pour lesquelles les matériaux laissés par Donizetti sont insuffisants) l'Opéra des Flandres a fait appel au compositeur italien Giorgio Battistelli. Le résultat est déstabilisant - les pièces ajoutées (essentiellement le début de l'acte 3 et tout le finale), immédiatement repérables, nous transportent davantage dans Pelléas ou Padmâvatî - mais loin d'être inintéressant, avec même une certaine grandeur. Le premier mérite de l'opération est de démontrer la viabilité scénique de l'œuvre, avec en particulier un acte trois (face à face du Duc d'Albe et de son fils Henri) d'une puissance musicale et d'une efficacité dramatique rares.

Il faut dire que les moyens mis en œuvre sont à la hauteur de l'événement. Tout d'abord une distribution de premier plan, en particulier George Petean dans le rôle titre : le baryton roumain livre une performance exceptionnelle. Son personnage, mi ogre mi drag-queen, tatoué de la tête au pied, aurait pu virer au grand guignol ; au contraire il laisse deviner un monstre qui s'humanise au contact de son fils. Surtout, la performance vocale laisse étourdi. La voix s'est étoffée depuis ses Figaro parisiens, puissante et charnue, mais conservant son homogénéité et son ambitus exceptionnel : les aigus sont d'une facilité déconcertante, sans que jamais cela ne vire à la démonstration, ni que cela ne perturbe une ligne d'une grande noblesse. Pour ne rien gâcher, la diction est naturelle et d'une parfaite intelligibilité.

Si l'on devait reprocher quelque chose à son fils Henri ce serait justement quelques accents légèrement exotiques, mais son français n'en demeure pas moins clair. Pour le reste Ismael Jordi séduit dès son entrée. D'abord par une présence physique intense mais aussi une projection remarquable. Son célèbre air « Ange des cieux » (plus connu comme « Ange si pur » dans La Favorite) rétabli dans cette version (il avait été supprimé par Matteo Salvi) le montre à son meilleur : émission haute, timbre clair mais jamais nasal, chant nuancé. Décidément un des ténors actuels à suivre après la réussite de sa Linda di Chamounix au Liceu un peu plus tôt dans la saison (voir recension). Il forme un couple séduisant avec la svelte Hélène de Rachel Harnisch. La soprane suisse a du tempérament à revendre. Que l'on ne cherche pas chez elle moelleux ou alanguissements. Fidèle au personnage aveuglé par la vengeance, la voix est droite, tranchante, brûlante. Seul un certain manque de projection dans le grave l'empêche d'emporter totalement l'adhésion. L'on est en revanche moins convaincu par les seconds rôles, notamment le Daniel d'Igor Bakan bien engorgé et peu compréhensible.

Les chanteurs semblent particulièrement galvanisés par la direction de Paolo Carignani, à la tête d’un Orchestre du Vlaamse Opera qui prend pour l’occasion des couleurs presque latines. Dès les premiers accords de l'ouverture, nous sommes dans le drame : rien de décoratif ici, pas de baisse de tension, l'œuvre est menée tambour battant.

La mise en scène de Carlos Wagner est à l'unisson, sombre, guerrière. Les projections au cours de l'ouverture (une statue de la vierge qui explose en mille morceaux) laissent dubitatifs et le premier acte ne permet pas de lever totalement les inquiétudes. On retrouve en effet nombre de poncifs des mises en scènes actuelles : deux mondes superposés, les oppresseurs en haut (sur des passerelles qui grincent), les opprimés en bas au milieu des corps nus enchevêtrés - séquelles des massacres perpétrés par les forces du duc - des statues géantes de soldats qui descendent des tringles pour écraser le peuple. Ét bien évidemment les espagnols sont en treillis et portent des mitraillettes... Pourtant l’épure et la noirceur des décors (mis en valeur par les éclairages froids de Fabrice Kebour) et la direction d'acteurs très soignée emportent rapidement l'adhésion, nous conduisant dans un univers violent et sans espoir. Restent des images marquantes, telles la scène de la conjuration dans laquelle le chœur émerge de l'obscurité et s'avance vers le public, ou encore celle où le père arrache la chemise du fils, révélant un torse entièrement couvert de tatouages, preuve de leur filiation. A l'image du Duc, qui quitte la Belgique brisé, on ne sort pas totalement indemne de ce spectacle.

Version recommandée

Il Duca d’Alba (Intégrale) | Gaetano Donizetti par Thomas Schippers

 

 

 

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