Dompteuses de clown

Le retour d'Ulysse dans sa patrie - Paris (TCE)

Par Laurent Bury | mar 28 Février 2017 | Imprimer

Elles sont trois face à lui, trois qui ont pour mission de maîtriser le terrible Joker, d’empêcher ou du moins de limiter ses facéties, par le fouet, par la douceur ou par l’exemple. Emmanuelle Haïm, d’abord, qui opte pour une direction assez sèche de ce Retour d’Ulysse de Monteverdi, avec un Concert d’Astrée finalement pas si fourni, à cent lieues de l’opulent ruissellement de couleurs orchestrales qu’offrirait un René Jacobs. En fosse, donc, on est sérieux, on respecte certes les pages comiques liées au personnage d’Irus, mais on n’en rajoute pas dans la gaudriole quand Mélantho et Eurymaque se disent leur désir. Sur scène, en revanche, la situation est moins claire, et il n’est pas impossible que la dompteuse ait été domptée par la clownerie. Mariame Clément dit avoir choisi « une vision plutôt pop », d’où un certain nombre de facéties qui tranchent avec la gravité du sujet et qui ne convainquent pas toujours. Tout commence pourtant plutôt bien, dans un décor de palais à volonté défraîchi, qui rappelle un peu celui de l’Alcina de Robert Carsen ; y trône d’abord un lit où Pénélope attend depuis vingt ans, autour duquel surgissent les divinités du prologue, traitées sur un mode loufoque. On adhère déjà un peu moins au « bistrot de l’Olympe » où s’assemblent des dieux décatis, Neptune vieux loup de mer et Jupiter ex-hippie bedonnant, mais curieusement Minerve troque sa tenue de pétasse contre un chiton à l’antique pour descendre chez les humains. Et pourquoi avoir traité avec ironie le meurtre des prétendants, dans une salle encombrée de poubelles et d’un distributeur de soft drinks, avec onomatopées « tarantinesques » et seaux d’hémoglobine répandus sur les victimes ? Enfin, au milieu de tout ça, Magdalena Kožená parvient admirablement à conserver la dignité et l’émotion de son personnage vibrant, et à chanter magnifiquement ses monologues, pour une prise de rôle tout à fait réussie.


© Vincent Pontet

Et le clown, direz-vous ? Sur le plan scénique, Rolando Villazón semble avoir été maîtrisé. Le ténor franco-mexicain a remisé les gags auxquels il ne peut résister en concert et joue le jeu, sans jamais abuser du déguisement d’Ulysse en vieillard. Scéniquement, on pourrait donc dire que tout va bien. Musicalement, c’est autre chose, et il faut que cet artiste ait accumulé un solide capital de sympathie pour qu’une distribution se monte presque tout entière autour de lui. Qu’entend-on, en effet ? Un chanteur qui, c’est vrai, sait conférer une réelle expressivité dramatique à ses récitatifs, mais à quel prix ? Même dans le recitar cantando, Rolando Villazón ne peut plus se passer de ces voyelles exagérément ouvertes, de ces sons laids et de ces efforts que semblent lui arracher les aigus. On enrage d’autant plus qu’il est entouré d’une demi-douzaine de ténors qui sont, eux, en pleine possession de leurs moyens, à commencer par l’excellent Kresimir Spicer qui fut jadis un brillant Ulysse à Aix-en-Provence, et qui se contente ici d’être un fort bel Eumée. Mathias Vidal est un Télémaque bondissant mais jamais excessif, et Emiliano Gonzalez Toro un Eurymaque à la voix de velours. Même le plus épisodique Lothar Odinius fait meilleure impression en Jupiter et Amphinome ; même le cocasse Jörg Schneider possède un timbre plus agréable en Irus.

Cette déficience du rôle-titre est encore soulignée par la qualité du reste de l’environnement. Anne-Catherine Gillet pétille en Minerve, Isabelle Druet n’est que splendeur et sensualité en Mélantho, Katherine Watson est un luxe insensé pour les trois phrases de Junon. Hélas terrassée par la maladie, Elodie Méchain aurait sans doute complété la phalange féminine par son timbre rare ; grâces soient rendues à Mary-Ellen Nesi qui a accepté de la remplacer au pied levé. La voix de Maarten Engeltjes met un certain temps à se chauffer, mais le contre-ténor se révèle finalement un joli Pisandre. Bien que récemment ou partiellement rétablis après l’épidémie qui a frappé onze des quinze solistes, à en croire l’annonce faite avant le spectacle par Michel Franck, les basses Jean Teitgen et surtout Callum Thorpe assurent leurs fonctions avec une redoutable efficacité.

Dommage, vraiment, avec tant de très beau monde assemblé, qu'il faille bien un peu fermer les oreilles à cause d'Ulysse, et parfois les yeux.

 

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