Le Songe d'une nuit ratée

Le Songe d'une nuit d'été - Dijon

Par Yvan Beuvard | sam 05 Janvier 2019 | Imprimer

Couplage surprenant, sous l’intitulé « le Songe d’une nuit d’été », qui occulte l’œuvre de Schubert : les deux œuvres à l'affiche de l'Opéra de Dijon samedi dernier, radicalement différentes dans leur objet, dans leur nature comme dans leur écriture n’ont  guère en commun que la précocité de leurs auteurs (Mendelssohn a 17 ans lorsqu’il écrit l’Ouverture du Songe d’une nuit d’été, Schubert vient d’en avoir 19 quand il achève son Stabat Mater).

D’une beauté formelle incontestable, rarement donnée au concert, cette dernière œuvre, de 1816, s’inscrit dans le courant alors en vogue à Vienne et en Autriche. Seule une interprétation inspirée  peut lui rendre justice et nous émouvoir. Or Gergely Madaras ne s’est manifestement pas approprié l’essence dramatique et sacrée de l’ouvrage. Sa lecture, bien que soucieuse du chœur et des solistes, qu’il conduit avec précision et énergie, reste superficielle, étrangère. Le programme de salle ne comporte ni le texte ni la traduction des œuvres vocales. A l’écoute, ignorerait-on la traduction de Klopstock et la destination de ce Stabat Mater que l’on pourrait se croire en présence d’une œuvre lyrique, expressive, agréable, mais étrangère au registre sacré (à l'exclusion des fugues), tant sa direction se veut tendue : jamais nous n’avons l’impression du drame qui se joue. Marqués par la référence à Pergolèse (comme lui, il commence en fa mineur pour s’achever en fa majeur), ses douze numéros, qui font alterner soli, ensembles et chœur, réservent de bons moments. Le Chœur de l’Opéra de Dijon s’y montre sous son meilleur jour, du « Jesus Christus schwebt am Kreuze », retenu, équilibré, plein et rond, à l’ultime Amen, bien que malmené par une direction survoltée. « Wer wird Zähren », larghetto à 8 voix, est chargé d’émotion. Les trois numéros voulus explicitement  « maestoso » majestueux – par Schubert sont simplement l’occasion pour l’orchestre de montrer ses muscles. La puissance et la rage ne font pas la grandeur. Si Sandra Hamaoui s’y affirme comme une très grande soprano dès son premier air, Kaëlig Boché, révélation 2017 de l’Adami, nous vaut un adagio « Ach , was hätten wir empfunden » de toute beauté, aux accents mozartiens, avec de solides graves et des aigus clairs. Quant à Christian Immler, toujours présenté comme basse, ses graves sans consistance lui interdisent la plénitude des dernières phrases.  Le legato des solistes et du chœur est contrarié par l’urgence de la direction, dont on comprend mal l’approche pour le moins originale, totalement décalée. Ainsi, l’Amen conclusif, chanté dans un tempo inimaginable, avec une accentuation féroce des « A » de chaque Amen constitue une caricature au moins aussi réussie que celui, parodique, de la Damnation de Faust, le sourire en moins.

Le Songe d’une nuit d’été, la plus belle production du premier romantisme allemand, nourri de la féérie shakespearienne, nous est offert en seconde partie, dans sa version originale.  L’ouverture est suivie de la musique de scène, écrite quinze ans plus tard. Or, dès le premier tutti de l’ouverture, l’urgence est imposée par une direction fougueuse, emportée, rageuse, hors de propos : nous ne sommes pas dans un poème symphonique de Liszt ou de Richard Strauss. Ce parti-pris sera constant, à l’exception – surprenante de la marche funèbre, dont l’aspect parodique semble échapper totalement au chef. Si la vivacité peut se faire fluide, ce ne sera jamais le cas ce soir. Les phrasés sont systématiquement enflés, grossis au détriment du legato et de la légèreté. L’orchestre est trop souvent bruyant, à défaut d’être brillant, avec des violons acides, alors qu’on attend le scintillement comme  le velours. Les déséquilibres, au détriment de la petite harmonie, sont regrettables, car les instrumentistes sont de réelle qualité. Où sont l’élégance, le raffinement ? La poésie, l’émotion ont déserté. Même la danse bergamasque, voulue grotesque, est dépourvue d’humour. Les seuls moments de bonheur nous sont dispensés par les voix. Le timbre charnu, coloré de Sandra Hamaoui rayonne sans pareil, se mariant à celui de Linda Durier, le chœur de voix de femmes est magique.  Oublions, non sans tristesse. Les amateurs de Marche nuptiale auront été ravis de l'écouter deux fois…

 

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