Le magicien d'Oz

Les Boréades - Dijon

Par Laurent Bury | ven 22 Mars 2019 | Imprimer

Pourquoi l’Australie est-elle surnommée Oz, dans le monde anglophone ? Les amateurs d’opéra ont à cette question une réponse toute prête : parce que de ce pays est venu un magicien, qui depuis une décennie émerveille les spectateurs de toute la planète grâce aux spectacles qu’il leur offre. Oui, Barrie Kosky est bien notre magicien d’Oz, le seul à savoir ainsi combiner intelligence, sensibilité et beauté. Il prouve qu’il n’est pas nécessaire de transporter les intrigues des opéras dans un hôpital psychiatrique ou sur la lune pour présenter des spectacles d’aujourd’hui. Après avoir présenté en 2014 sa mise en scène de Castor et Pollux, créée à Londres en 2011, l’Opéra de Dijon a eu l’excellente idée de lui commander une production d’un autre opéra de Rameau, et Barrie Kosky a fait le non moins excellent choix de monter Les Boréades. Le pari n’était pas sans risque, car d’autres n’avaient pas su tirer le maximum de cette belle endormie, réveillée seulement de son très long sommeil en 1983, ou au contraire, en avaient livré une version assez inoubliable : on pense à la magnifique production signée Robert Carsen à Paris en 2003. Mais autant le dire, la gageure est glorieusement relevée, et ces Boréades dijonnaises resteront comme un des meilleurs spectacles d’opéra de la saison 2018-19.

L’un des principes ayant guidé cette mise en scène est l’omniprésence des dieux dans le monde des humains : Borée, bien sûr, qui apparaît dès l’ouverture, mais aussi Apollon, Barrie Kosky ayant choisi de faire du grand-prêtre Adamas un avatar du dieu, et surtout l’Amour. De simple figure épisodique à l’acte II, Cupidon passe au premier plan et mène presque toute l’action ; en effet, la confidente de la reine Alphise n’est autre qu’Eros en personne, qui commente les agissements des protagonistes. Ce sont ces trois dieux qui dévoilent aux spectateurs le monde des humains, en faisant s’ouvrir une immense boîte blanche. D’une grande sobriété, le décor s’enrichit par moments des vives couleurs d’énormes fleurs (acte II), d’une pluie de poussière d’argent (acte IV) ou de jeux d’éclairage qui en transforment l’aspect. La chorégraphie d’Otto Pichler est nécessairement omniprésente : d’une modernité moins agressive que celle d’Edouard Lock dans la production Carsen, elle n’en est pas moins actuelle mais colle parfaitement aux innombrables danses dont la partition est émaillée.


© Gilles Abegg - Opéra de Dijon

Déjà présente à la tête de son Concert d’Astrée pour Castor et Pollux en 2014, Emmanuelle Haïm revient pour ces Boréades, qu’elle avait déjà eu l’occasion de diriger à l’Opéra du Rhin en 2005. Est-ce parce que Borée est un dieu venteux ? Jamais l’orchestre de Rameau n’avait autant scintillé des mille nuances des instruments à vent, souffle fruité des clarinettes ou superbes flatulences des bassons. On ne voit pas passer le temps, grâce au dynamisme avec lequel la musique se déploie, dans les dialogues où se délabyrinthent les sentiments aussi bien que dans les divertissements constamment offerts à la reine courtisée. Aux sonorités jubilatoires de l’orchestre répond la formidable énergie du chœur du Concert d’Astrée : à leur éclatante prestation vocale s’ajoute la dimension théâtrale, puisque Barrie Kosky nous fait voir non pas une masse indifférenciée, mais bien un groupe d’individualités qui participe activement à l’action, et qui danse presque autant que les six excellents danseurs auxquels incombent la totalité des ballets.

Pour aborder la distribution vocale, il convient de commencer par l’artiste qui attire tous les regards : Emmanuelle De Negri éclate littéralement dans ce qui aurait pu n’être qu’une collection de petits rôles si Barrie Kosky n’avait fait de sa Télaïre de 2014 un personnage-clef. Tenant toujours ses flèches prêtes pour percer les cœurs, ce Cupidon meneur de jeu laisse pantois par le brio avec lequel le théâtre, la danse et le chant s’associent dans sa performance. Hélène Guilmette n’est pourtant pas en reste, avec une interprétation ardente du stupéfiant « Un horizon serein », pour une Alphise d’une humanité frémissante. Mathias Vidal est une fois de plus la haute-contre qu’on voudrait entendre dans tous les opéras de Rameau, modèle de naturel, d’énergie et de délicatesse à la fois. Edwin Crossley-Mercer confère à son Adamas toute la rigueur d’un majordome de grande maison, mais avec l’autorité vocale qui sied à Apollon. Des deux prétendants de la reine, Sébastien Droy montre que le monde de la musique baroque devrait peut-être davantage faire appel à lui, tant il semble à l’aise dans la tessiture élevée de Calisis, tandis que Yoann Dubruque pâtit parfois d’un léger manque de projection. Prodigieux Saül dans une mise en scène de…. Barrie Kosky à Glyndebourne, Christopher Purves donne à Borée tout le relief menaçant qu’exige un personnage aux interventions très limitées.

Maintenant, peut-on rêver, sinon d’un DVD, au moins d’une captation vidéo ? Ou faudra-t-il attendre que cette totale réussite soit reprise, à Dijon ou ailleurs ?

 

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