Castor et Pollux se jouent de la grosse caisse

Castor et Pollux (version 1754) - Dijon

Par Yvan Beuvard | ven 26 Septembre 2014 | Imprimer

Transgressant les habitudes sinon les règles qui prévalaient pour les productions scéniques de Rameau (tout comme Calixte Bieito ou Jonathan Kent, il y a peu), la production de l’English National Opera et du Komische Oper de Berlin, signée Barrie Kosky avait défrayé la chronique par son audace (voir compte rendu). Malgré – ou à cause de – son caractère iconoclaste, Dijon, puis Lille, aussitôt après, l’introduisent en France, alors que son réalisateur vient de se voir distingué par l’International Opera Award.

« Rien de spectaculaire » écrit Barrie Kosky. Certes, au plan formel, il a raison, mais quel spectacle cependant ! Austérité, dépouillement absolu du décor, peut-on encore parler de décor ? L’espace scénique consiste en une vaste caisse de bois encadrée d’un bandeau clair. Des panneaux descendant des cintres, un tas de scories, deux chaises pliantes, tout est là. Cette caisse va contenir, et condenser, toutes les passions, toutes les violences, toutes les émotions que recèle la tragédie. Au cœur de l’action – deux morts, des poursuites, des combats, un suicide – la violence n’est pas éludée, mais exhibée. La gestuelle baroque, les codes du XVIIIe siècle ont été oubliés. Leur sens échappe au public. Aussi l’expression physique contemporaine y est-elle substituée. Les corps se projettent contre les parois de cette caisse-cage, ils s’affrontent férocement comme ils s’aiment. Musiciens et chanteurs sont proprement galvanisés par cette mise en scène très physique qui retentit directement sur la qualité et la puissance de leur expression.

L’action est connue. Deux demi-frères et deux demi-sœurs, Télaïre et Phoebé. Télaïre est aimée de Castor, de Pollux, et de Lincée, qui tuera Castor puis sera tué à son tour par Pollux, vengeant son frère. Tous sont malheureux, enfermés dans leur propre passion, particulièrement Phoebé, laissée pour compte. Aussi l’inquiétude, la mélancolie, la peine et la douleur l’emportent-elles sur les rares moments de bonheur partagé et de joie. Où est-on ? Terre et enfer se confondent, un No man’s land incertain. Seuls les accoutrements singuliers des divinités, du grand-prêtre et des démons les distinguent visuellement des humains.

Les moments forts du drame sont ponctués de longs silences, permettant de reprendre haleine. Le jeu sur l’obscurité et la lumière y contribue largement. Les éclairages subtils, originaux, participent au tempo et au rythme tout en renouvelant le décor. Alors que chez Rameau l’insertion des divertissements, des danses rompt le plus souvent l’action dramatique, cette production réussit le tour de force d’unifier l’ensemble en un continuum qui paraît aussi naturel que l’enchaînement des accompagnements réalisés par la basse continue et par l’orchestre.

« Rien ne vient parasiter l’interprétation » déclare le metteur en scène. Peut-on mieux défendre le drame qu’en en confiant la responsabilité aux chanteurs ? Une fois n’est pas coutume, commençons par le chœur, tant sa participation est importante. Sa force expressive, son unité forcent d’autant plus l’admiration que son action dramatique et chorégraphique, millimétrée, paraît naturelle.

La direction d’Emmanuelle Haïm n’appelle que des suffrages. Elle obtient de tous, particulièrement de son Concert d’Astrée, le meilleur d’eux-mêmes. Dans tous les registres, violence comme délicatesse, la vie intense, colorée, dramatique à souhait qu’elle imprime est exceptionnelle.

A aucun moment l’attention ne faiblit, les sommets sont nombreux, et on ne les quitte guère que pour reprendre haleine. Le final de l’acte I, concis, avec ses combats et la mort de Castor est l’un d’eux. Tout le second acte avec ses chœurs (« que tout gémisse », « Que l’enfer applaudisse »), son justement célèbre « Tristes apprêts » où Télaïre nous émeut plus que jamais… Que retrancher des trois derniers ? C’est un bonheur constant. Y compris l’air de Phoebé qui ouvre le cinquième, pathétique, de rage désespérée.

Aucun soliste ne démérite. Tous sont rompus au chant baroque. Familière du rôle de Télaïre, Emmanuelle de Négri n’a jamais été meilleure. Son engagement physique confère à son chant une force expressive peu commune. Phoebé, magicienne, Reine de la Nuit avant la lettre, a beaucoup plus de consistance que cette dernière chez Mozart. Sa souffrance, son sacrifice nous émeuvent, servis par la voix puissante, chaude,  remarquablement projetée et sensible de Gaëlle Arquez. Le Pollux de Henk Neven nous ravit. La voix est pleine, ronde, bien timbrée, toujours intelligible. Quant à Pascal Charbonneau, il campe un Castor humain jusqu’au bravache, d’une voix sonore, agile et convaincante. Jupiter, Frédéric Caton, a l’autorité du rôle, mais aussi son humanité. Le Grand-Prêtre, en grand Nosferatu, Geoffroy Buffière, pour modeste que soit sa participation, lui donne tout son sens. Une mention spéciale pour le Mercure ailé, en chapeau, sorte d’escroc en col blanc, de Erwin Aros. Si la voix n’est pas à proprement parler une grande voix, elle se prête parfaitement au personnage.

Cette production ne peut laisser indifférent. La surprise et l’émerveillement sont là, bienvenus, et le spectateur se laisse emporter par l’action. On se livre sans réserve. Une nouvelle preuve qu’avec intelligence et un art consommé de la dramaturgie, un orchestre baroque et une réalisation contemporaine peuvent s’accorder divinement.

 

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