Gracieuse mélancolie

Les Caprices de Marianne - Avignon

Par Fabrice Malkani | dim 12 Avril 2015 | Imprimer

Après son passage dans plusieurs villes dont Reims, Massy et Marseille, la production des Caprices de Marianne de Sauguet, opéra créé voici un demi-siècle au festival d’Aix-en-Provence, poursuit avec bonheur sa tournée prévue dans les quinze maisons d’opéra coproductrices du spectacle. Sur un livret très fidèle au texte d’Alfred de Musset, Henri Sauguet (1901-1989) a composé une musique d’une grande délicatesse, sensible et parfois un peu évanescente comme la pièce, transposant dans son écriture les élans du cœur mais aussi les mécanismes du langage, juxtaposant le badinage et le discours de la passion amoureuse.

Dans les décors en trompe-l’œil de Patricia Ruel, animés par les lumières d’Étienne Boucher qui leur donne les pulsations de la vie, de l’amour et de la mort, oscillant, comme la composition même de l’œuvre, entre boîte à musique, théâtre de marionnettes et peinture expressionniste (on pense à Ludwig Kirchner et mais aussi au Cabinet du Docteur Caligari), la mise en scène d’Oriol Tomas fait mouche : sobre et incisive, elle procède par petites touches, sans se complaire dans le pathos ni dans l’humour que souligne discrètement l’inventive diversité des costumes joyeusement fantaisistes de Laurence Mongeau.

Pour cette musique dans laquelle l’héritage de Debussy est souvent perceptible, un volume sonore un peu moins élevé, dans le premier acte, assurerait un meilleur équilibre entre la fosse et la scène. Mais l’Orchestre régional Avignon-Provence, sous la baguette de Claude Schnitzler, déploie, surtout dans le second acte, une palette de nuances permettant de belles fusions entre voix et instruments.


Les Caprices de Marianne, Avignon 2015 © Alain Julien

Nous ne pouvons que redire ici les qualités des interprètes déjà soulignées par nos confrères lors des représentations données dans les lieux évoqués plus haut : la soprano Zuzana Markovà est assurément une Marianne évoquant celle à laquelle on pense en lisant Musset. La clarté de sa diction et la précision de son émission concourent à lui en donner le caractère, et si l’on regrette des aigus un peu durs, on peut aussi les entendre comme l’incapacité du personnage à aimer vraiment. L’excellent ténor Cyrille Dubois est d’une douceur rêveuse et d’une expressivité touchante, terminant pianissimi des envolées qui se dissolvent dans la musique. Le personnage d’Octave est magistralement interprété par le baryton Philippe-Nicolas Martin, parfaitement à l’aise scéniquement et vocalement, servi par une élocution claire et une grande homogénéité dans les différents registres, disposant lors de cette représentation à Avignon d’une belle projection et d’un sens aigu des nuances. La basse Thomas Dear compose un Claudio parfait en mari jaloux de comédie, dont les irrégularités d’émission, parfois engorgée, parfois nasale, sont sans doute à mettre sur le compte de l’interprétation vocale d’un personnage qui est une caricature. En Tibia, le ténor Raphaël Brémard est inquiétant à souhait, excentrique et fanatique à la fois, tandis que Julien Bréan incarne plaisamment, avec sa haute stature, une duègne aussi dévote en apparence que vénale. Saluons également la prestation touchante de Sarah Laulan en Hermia, mère de Coelio, les interventions amusantes de l’aubergiste au sourire éclatant campé par Jean-Christophe Born, qui a quelque chose de Charlie Chaplin, et de Tiago Matos en chanteur de sérénade.

Souhaitons bon vent à ces Caprices qui permettront à un plus large public de découvrir un aspect un peu oublié du théâtre musical français des années 50 du vingtième siècle, évoquant ce qu’Octave, s’adressant à Coelio, appelle « une gracieuse mélancolie ».

 

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