A la folie

les Deux Aveugles / Le Compositeur toqué - Paris (Marigny)

Par Christophe Rizoud | sam 19 Janvier 2019 | Imprimer

En 1855, raconte Jean-Claude Yon dans ce qui tient lieu aujourd’hui de bible offenbachienne*, en 1855 donc, las de frapper en vain à la porte de l’Opéra-Comique et désireux de tirer parti du succès de l’Exposition universelle, Jacques Offenbach loue pour son propre compte une cabane Carré Marigny sur les Champs-Elysées. La salle, appelée Bouffes-Parisiens, ouvre ses portes le 5 juillet avec notamment Les Deux Aveugles, une bouffonnerie musicale en un acte sur un livret de Jules Moineaux. Afin de protéger les établissements subventionnés, une loi datée de Napoléon impose toute sorte de restrictions dont des scènes limitées à deux ou trois personnages. Pas un de plus ! « Les Deux Aveugles ne comportent que quatre numéros et une ouverture assez développée. Offenbach y démontre tout son génie et sa musique dénonce aussi bien les faux mendiants que la respectabilité qu’ils parodient » commente Jean-Claude Yon.

Comment ne pas être ému lorsque, tombé enfant dans la marmite Offenbach, on découvre Studio Marigny, à quelques pas du lieu de création de l’ouvrage, une des premières pierres d’un édifice qui atteindra une centaine de titres. Certes, un piano se substitue à l’orchestre et l’ouverture a été supprimée, mais en peu de numéros, s’esquisse déjà l’art de celui que Rossini baptisera du surnom affectueux de « Petit Mozart des Champs-Elysées ». Le jeu de l’onomatopée, l’imitation par les chanteurs d’instruments de musique, les césures inappropriées – source hilarante de contresens –, les liaisons hasardeuses, les espagnolades sont autant d’ingrédients repris dans les chefs d’œuvre de la maturité avec le succès que l’on sait.

Il faut des acteurs musiciens plus que des chanteurs comédiens pour aider à percevoir l’étincelle du génie car les mots comptent autant que les notes. Flannan Obé et Raphaël Brémard font déjà la paire. Le public d’abord réservé finit par succomber à la verve facétieuse des deux ténors. Ce n’est que le début car, sans transition, le pont de Paris sur lequel les aveugles faisaient la manche se transforme en théâtre de fortune pour une seconde partie de spectacle encore plus déjantée. Offenbach en 1855 paraît finalement sage comparé aux délires d’Hervé un an auparavant, lui aussi en son propre théâtre, les Folies-Concertantes.


© Bouffes de Bru Zane

Dans Le Compositeur toqué, là encore, plus de texte que de musique mais cette fois plutôt que de simples couplets, une écriture élaborée, des numéros – six – développés, et un sens de l’absurde annonciateur des débordements surréalistes. Flannan Obé peut donner la pleine mesure de son génie comique – n’ayons pas peur des mots – pour composer un serviteur – Séraphin – encore plus toqué que ne l’est son maître, le compositeur Fignolet. Rien ne saurait réfréner sa fantaisie. Diction, intonation, grimaces, cabrioles : aucun effet ne fait défaut à son vocabulaire drolatique, sans que le chant ne soit négligé. La caricature n’épargne pas davantage le bel canto et certains de ses artifices.

Prochainement au Théâtre des Champs-Elysées en Guillot dans Manon, en Notaire dans Maître Peronilla et à l’Opéra-Comique en Sergent Larose dans Madame Favart, Raphaël Brémard a également du métier à revendre. Son Fignolet ne se laisse démonter ni vocalement ni scéniquement par son partenaire et propose en un contrepoint jubilatoire du serviteur maboule une imitation désopilante de l’artiste romantique.

Entre les deux, Christophe Manien au piano compte les points et réussit à faire entendre la dimension parodique – non exempte de virtuosité – de la musique d’Hervé (qui, lors de la création interprétait Fignolet en s’accompagnant lui-même au piano, d’où le sobriquet de « Compositeur toqué » que depuis l’on colle à son nom). Tout au plus peut-on regretter, dans le dispositif scénique imaginé par Lola Kirchner, les maquillages outranciers et les costumes clownesques qui surlignent inutilement le propos.

Encore deux représentations au Studio Marigny, aujourd’hui, dimanche 20 janvier, à 11h et 17h de ce premier diptyque des Bouffes de Bru Zane – qui en compte au total quatre répartis chacun sur un week-end. Plus le temps d'y courir, il faut s’y précipiter.

* Jean-Claude Yon, Jacques Offenbach (Editions Gallimard, 2000)

 

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