Pour l'innocence et pour la paix

Les Indes galantes - Genève

Par Laurent Bury | dim 15 Décembre 2019 | Imprimer

Trois mois après une production qui a beaucoup fait parler d’elle en dépit ou à cause de son immense vacuité dénoncée ici-même, Leonardo García Alarcón dirige à nouveau Les Indes galantes. Même s’il peut inspirer quelques réserves, le résultat est infiniment plus intéressant. Si « grand » qu’il soit de nom, le Grand Théâtre de Genève est beaucoup moins vaste que certaine salle parisienne, et la musique de Rameau n’a pas besoin d’y être criée pour se faire entendre ; c’est un réel avantage. Par ailleurs, malgré les quelques huées dont elle a été gratifiée dès l’entracte, la production peut au moins être contestée parce que, contrairement à certaine autre, elle exprime quelques idées et indique que le livret de Fuzelier a été lu, ce dont on pouvait douter ailleurs. Evidemment, on avait un peu frémi en lisant le nom de Lydia Steier, elle qui avait fait entrer au chausse-pied La Flûte enchantée dans un concept bancal à Salzbourg en 2018. Le traitement qu’elle réserve à l’opéra-ballet de Rameau est radical mais cohérent, presque trop, même : il a en effet été décidé de former un tout continu avec le Prologue et les quatre entrées, sans solution de continuité autre que l’entracte susmentionné. Unité de lieu, donc, ce qui va directement à l’encontre du propos de l’œuvre, mais pour mieux en servir ce qu’on peut considérer comme le message sous-jacent : l’opposition entre l’amour et la guerre. En découvrant que tout se déroulerait dans un théâtre délabré, on avait craint la resucée d’un procédé éculé. Erreur, car Lydia Steier exploite cette idée avec beaucoup d’intelligence. Dans ce bâtiment en ruines, Hébé a réuni autour d’elle des jouisseurs désireux d’oublier le conflit qui les entoure ; celui-ci, hélas, se rappelle constamment à eux, et quand les combattants font irruption dans le théâtre, c’est pour brutaliser ces « planqués » et exiger d’eux qu’ils les divertissent un brin. En puisant dans les malles de costumes (notamment ceux de L’Enlèvement au sérail), les sybarites se mettent à jouer la comédie à leur corps défendant. Après l’entracte, surprise : la fête des Fleurs est déplacée au tout début de la troisième entrée, et se transforme en un pas de deux dansé devant un rideau reproduisant le plafond du foyer du Grand Théâtre, après quoi l’acte des Fleurs est donné, d’abord de manière franchement parodique – oui, le livret en est faible, mais la musique en est superbe, et il est dommage de la traiter ainsi. Peu à peu, les belliqueux et les hédonistes se rapprochent, tous se déguisent, et l’acte des Sauvages couronne les amours d’abord improbables d’Hébé (= Zima) et du général Bellone (= Adario). Sauf que la guerre n’est pas finie, et qu’un nouveau bombardement interrompt le chœur « Bannissons les tristes alarmes ». Dramatiquement, c’est très fort, mais c’est assez cavalier avec la partition. Vient alors la danse du Grand Calumet de la paix, et l’invocation des « Forêts paisibles » relève ici du vœu pieux, tandis que tombe la neige : l’innocence est perdue, la paix est illusoire, et le morceau est interprété piano, avec une douceur inaccoutumée qui ne lui messied pas. Et ça se termine là-dessus, ce qui est pour le coup assez difficilement acceptable. Le grand air de Zima, « Régnez, plaisirs et jeux » ? A la trappe ! Evidemment, il collerait assez mal avec le concept, car trop triomphaliste. La sublime chaconne finale ? Disparue aussi, sans doute pour la même raison. Alarcón est certes coutumier de ce genre de tripatouillage, il l’avait déjà prouvé dans une Alcina donnée également à Genève, mais cette fois, cette coupe nous reste un peu en travers de la gorge.


© Magali Dougados

C’est d’autant plus regrettable que la Cappella Mediterranea joue Rameau avec un naturel confondant, sans les excès qui plombaient parfois sa prestation parisienne, sans récitatifs expédiés faute de pouvoir les mettre en scène, sans lenteurs injustifiables. Et que le Chœur du Grand Théâtre, exemplaire dans sa diction, est formidable d’engagement (certains passages sont néanmoins confiés aux solistes plutôt qu’au chœur, sans doute pour varier les masses sonores). Il faut aussi saluer le Ballet du Grand Théâtre pour sa prestation d’autant plus impressionnante que Demis Volpi a réussi à parfaitement intégrer les danseurs aux autres artistes présents sur le plateau : pendant les premières minutes du spectacle, impossible de dire qui chantera et qui dansera, tant la fusion est réussie.

Parmi les solistes vocaux, seuls deux étaient déjà familiers de l’œuvre. Cyril Auvity semble plus assuré que jamais et ne fait qu’une bouchée des deux rôles qui lui échoient, que l’on aurait voulu plus longs. François Lis descend sans effort apparent dans les régions les plus graves de sa tessiture et campe un Huascar dont la motivation n’est ici pas des plus claires (depuis le lever du rideau, il formait pourtant un mémorable couple SM avec son compatriote ténor). Prises de rôle pour tous les autres, dont aucun n’est francophone de naissance. Pour les femmes, on entend ici des voix plus centrales que celles de Bastille, ce qui nous épargne l’assaut de suraigus superflus. La plus claire de timbre et la plus virtuose est peut-être Roberta Mameli, Amour passé à tabac dans le Prologue, puis Zaïre revendicatrice. Amina Edris chante « Papillon inconstant » avec des couleurs plus sombres que ce n’est généralement le cas, ce qui donne un poids tout autre à cet air. La sculpturale Claire de Sévigné n’est pas aussi à l’aise qu’on le voudrait dans la langue de sa possible ancêtre Marie de Rabutin-Chantal. Kristina Mkhitaryan est la plus gâtée car elle mène le jeu du début à la fin, et si l’on excepte l’Emilie qu’elle est contrainte de jouer devant les guerriers, son Hébé-Zima est la seule à pouvoir exprimer des sentiments personnels, ce qui change tout. On pouvait se demander ce que les chanteurs italiens donneraient dans Rameau : aucune inquiétude à avoir, puisque tant le ténor Anicio Zorzi Giustiniani que le baryton Gianluca Buratto ont la maîtrise de la langue et du style, la palme revenant néanmoins à Renato Dolcini, lui aussi gratifié de trois personnages et qui passent sans heurts de la basse de Bellone et d’Osman à la basse-taille d’Adario, et dans un excellent français.

 

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