On a dansé sur la lune

Les Sept péchés capitaux... - Strasbourg

Par Laurent Bury | mar 22 Mai 2018 | Imprimer

Trois Louise Brooks, quatre Charlot, cinq instrumentistes déguisés en Pierrot tout de noir vêtus et leur chef grimé et habillé de même : tel est l’effectif réuni par David Pountney pour mettre en scène Pierrot lunaire. Ce n’est pas la première fois que l’on tente de donner à voir ce cycle de mélodies, mais il faut reconnaître que cette version-ci est particulièrement réussie, dans le cadre de la soirée Weill-Schoenberg présentée à l’Opéra du Rhin. Avec la complicité du chorégraphe Amir Hosseinpour, collaborateur régulier de Pierre Audi, David Pountney gagne le pari de rapprocher deux compositeurs qui n’ont pourtant pas tant de choses en commun. Toute la soirée est une sorte d’hommage à l’effervescence intellectuelle et artistique du début du XXe siècle, avec des références cinématographiques, on l’a dit, mais aussi littéraires (le mouvement Dada) et artistiques (les néons d’une partie de la scénographie rappellent à la fois les enseignes lumineuses des années folles et les décors les plus audacieux de Relâche monté par les Ballets suédois). Sur un plateau rond qui est la lune, admirées par quatre hommes, une danseuse et deux chanteuses – triplettes de Berlin parfois unies par des amours saphiques – jouent les mélodies expressionnistes de Schoenberg, et leur présence charnelle confère à cette musique un supplément de vie. On reconnaît immédiatement le vocabulaire chorégraphique d’Amir Hosseinpour, ces index pointés, ces gestes frénétiquement répétés, et David Pountney sait exploiter toutes les ressources du cadre de scène pour éviter toute monotonie.

De la lune – la vraie, celle de Méliès ou celle que forme le postérieur humain – il est aussi question dans le Mahagonny-Songspiel de Kurt Weill, cantate scénique sans véritable action, défi que relève haut la main David Pountney en jouant d’abord des possibilités qu’offre un rideau mi-noir, mi-blanc à travers lequel les solistes ne cessent de passer, puis en faisant revenir avec divers accessoires les quatre messieurs en chapeau melon. Les cagoules du Ku-Klux-Klan évoquent déjà les Etats-Unis en proie à l’obscurantisme, et la satire deviendra cinglante après l’entracte.

Les Sept Péchés capitaux est une œuvre conçue pour la scène, et David Pountney s’y donne à cœur joie dans sa dénonciation d’une Amérique profonde où bigoterie et violence se donnent la main. Affreux, sales et méchants, tels sont les membres de la famille des deux Anna (trois, ici, puisque les deux sœurs, dédoublées, en ont une troisième, danseuse). Le père viole Anna, on brandit tantôt une bible, tantôt un fusil, et l’héroïne, butée par ses clients successifs, finit son parcours un peu comme Lulu, similitude que la coupe de cheveux à la Louise Brooks ne peut qu’accentuer.


Sept Péchés capitaux © Klara Beck

Les deux voix féminines exigées par Mahagonny ont poussé à partager ce que les deux autres partitions attribuent à une seule. On ne se plaindra pourtant pas que la mariée soit trop belle, d’autant que ces deux voix ont été choisies bien différenciées et tout à fait complémentaires. Dès qu’elle ouvre la bouche, Lauren Michelle dispense des sonorités chaudes et sensuelles, et sa voix sonore ravit l’oreille du mélomane. Connue comme mozartienne, Lenneke Ruiten possède un timbre plus acidulé, mais sait s’imposer face à sa consœur par l’incisivité de sa diction, et toutes deux savent se faire danseuses quand il le faut, actrices toujours, en parfaite complicité avec l’excellente Wendy Tadrous, qui devient simplement mime dans la deuxième partie du spectacle. Parmi les quatre voix d’hommes se dégagent surtout le ténor puissant de Roger Honeywell et la basse caverneuse de Patrick Blackwell, efficacement secondés par deux membres de l’Opéra Studio de l’OnR, Stefan Sbonnik et Antoine Foulon. Tous quatre se montrent eux aussi très bons acteurs, en particulier en « petits blancs » abjects dans Les Sept Péchés capitaux.

Sous la baguette précise de Roland Kluttig qui passe toute la première partie de la soirée maquillé en Pierrot, les instrumentistes de l’Orchestre symphonique de Mulhouse se muent tantôt en jazz-band grinçant pour Mahagonny, tantôt en petit ensemble délicatement chambriste pour Pierrot lunaire, avant de s’installer dans la fosse pour des Péchés capitaux onctueux à souhait.

 

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