Ingénieure, cheffe de sa propre entreprise – QIP (Quality Industrial Product) – et Déléguée Générale de Women of Africa, une ONG œuvrant pour l’éducation, la transmission et l’autonomie des femmes africaines, Patricia Djomseu a fait le pari au début des années 2020 d’une compétition lyrique dédiée à la révélation et à la promotion des talents vocaux africains et afrodescendants sur la scène internationale. Aujourd’hui, sa vision de l’excellence artistique ouverte sur le dialogue des cultures porte ses fruits : le Concours International des Grandes Voix d’Opéra d’Afrique* est désormais reconnu dans le monde lyrique comme un tremplin et une plateforme de repérage, de formation et de professionnalisation.
* Les inscriptions à la 5e édition sont ouvertes jusqu’au 20 janvier 2026. La demi-finale et la finale, toutes deux accessibles au public, auront lieu les jeudi 5 et samedi 7 mars 2026 à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet (plus d’informations sur Les Grandes Voix d'Opéra d'Afrique).
Vous avez lancé le Concours international des Grandes Voix d’Opéra d’Afrique il y a 5 ans. Pourquoi avoir choisi l’opéra comme vecteur d’ouverture et de dialogue avec le continent africain ?
L’idée est née assez simplement d’un constat personnel. J’aime profondément l’opéra et j’ai eu la chance de grandir dans une famille très ouverte d’esprit, qui m’a transmis des valeurs humanistes fortes, ainsi qu’une véritable ouverture à l’international, notamment à travers la culture et la musique.
J’ai pratiqué et grandi avec la danse classique, puis les comédies musicales américaines, dont je connaissais les chorégraphies par cœur — A Chorus Line, notamment. Aux États-Unis ou en Angleterre, cette diversité sur scène me semblait évidente, presque naturelle.
En allant très tôt à l’opéra avec mes parents, j’ai été frappée par le contraste : pourquoi cette richesse, cette pluralité visibles dans le monde de la danse et du musical, et leur absence frappante à l’opéra ? Cette interrogation ne m’a jamais quittée. Elle s’est nourrie de mon parcours entre le Cameroun et la France, de mes modèles artistiques, et de mon cheminement académique.
Peu à peu, cette réflexion sur la diversité, notamment dans les parcours d’excellence artistique en France, s’est imposée comme une évidence. J’ai eu la chance de croiser des musiciens devenus des amis, avec lesquels ce questionnement est devenu un projet. Je pense en particulier à Françoise Menghini, qui nous a malheureusement quittés, et avec qui nous avons porté cette idée fondatrice : rendre visibles, sur les scènes lyriques, les grandes voix d’opéra d’Afrique.
Dans la mise en œuvre de ce projet, quel a été le plus difficile : convaincre les institutions ou susciter l’adhésion des jeunes chanteurs africains ?
Les deux. Il a fallu convaincre les institutions que la diversité à l’opéra n’est pas un enjeu marginal mais un véritable levier artistique, culturel et de rayonnement. Les artistes lyriques sont formés dans des conservatoires d’excellence ; il était étonnant qu’une partie d’entre eux reste invisible.
En parallèle, il a fallu rassurer les chanteurs. Beaucoup doutaient de leur légitimité. Le concours, que nous avons voulu exigeant et de haut niveau, les a d’abord surpris. Cette réserve était compréhensible.
Peut-on parler de « voix africaines » ?
À condition d’être très clair : il ne s’agit pas de cataloguer les voix. Il existe en revanche, en Afrique et dans les diasporas, des talents lyriques encore trop peu visibles. Toutes les voix ont leurs singularités, et l’opéra est un art universel.
Je parlerais plutôt d’une sensibilité africaine, riche, singulière, qui apporte une valeur supplémentaire au répertoire lyrique mondial. Le concours crée des ponts entre l’Afrique, les diasporas et le reste du monde, et renforce la visibilité collective de ces artistes.
Patricia Djomseu © Stephen Zezza
Quels sont les principaux obstacles rencontrés aujourd’hui par les jeunes chanteurs lyriques africains pour s’intégrer au monde de l’opéra ?
De mon point de vue, il y a plusieurs freins. Le niveau artistique est là. En revanche, il existe un manque de structuration professionnelle et de visibilité.
Il s’agit de donner accès à des réseaux institutionnels, à des maisons d’opéra, à du coaching, notamment au moment où les chanteurs s’orientent vers une carrière semi-professionnelle ou professionnelle. S’ajoutent à cela des barrières liées aux stéréotypes, mais aussi l’absence d’intermédiaires : ces chanteurs savent chanter, évidemment, mais ils n’ont pas toujours les codes, ni les outils, ni l’accompagnement nécessaires pour se promouvoir, se structurer, construire un réseau. Le milieu lyrique reste très codifié : sans réseau, sans information, même une très belle voix ne suffit pas.
Il y a aussi une forte disparité géographique. L’Afrique du Sud dispose d’institutions de formation très solides, ce qui n’est pas encore le cas ailleurs. D’où notre travail sur la formation, les masterclasses, les partenariats, et la création de nouvelles structures. Les résultats sont visibles : des chanteurs venant directement d’Afrique atteignent aujourd’hui la finale du concours.
Cinq ans après sa création, quel bilan tirez-vous du Concours des Grandes Voix d’Opéra d’Afrique ?
Un bilan très positif. Le concours s’est imposé comme l’un des plus visibles et structurés sur la scène française, même si nous restons modestes face aux grandes compétitions historiques.
Concrètement, au fil des éditions, nous avons vu de nombreux artistes évoluer grâce au concours : les lauréats – également des artistes professionnels – se produisent dans le cadre d’une tournée annuelle aux sein de diverses maisons d’opéra (Montpellier, Rouen, Lille, Tours, Toulouse, Théatre des Champs Elysées, Salle Cortot…), certains ont obtenu des rôles dans différentes productions, d’autres ont intégré des ateliers lyriques, notamment grâce à des coopérations comme celle mise en place avec l’Opéra du Rhin. Les partenariats se multiplient : je pense par exemple aux Métaboles, avec lesquels nous avons chanté à l’Opéra Garnier il y a quelques mois, ou encore à des festivals internationaux auxquels nos artistes participent désormais.
Progressivement, on voit émerger une génération de chanteurs, notamment dans la catégorie semi-professionnelle, qui développent de véritables carrières. Nous continuons à les suivre, à les accompagner du mieux possible, et à jouer ce rôle d’intermédiaire avec les maisons d’opéra, pour leur permettre, très concrètement, de vivre de leur art.
Est-ce dans cet objectif que vous avez récemment créé votre propre agence, Mozaïk ?
Oui. Mozaïk prolonge la même vision humaniste : représenter et accompagner des talents encore insuffisamment visibles, qu’ils viennent d’Afrique, des diasporas, d’Europe de l’Est, d’Amérique latine, demain peut-être d’Asie. C’est une agence ouverte, fidèle à son nom. Nous souhaitons y développer des projets artistiques internationaux, structurer des parcours, créer des réseaux stratégiques, en nous appuyant sur la diversité des talents, la pluralité des cultures et une éthique qui reste au cœur de notre démarche.
Patricia Djomseu © Stephen Zezza
Au-delà de l’artistique, comment s’organise le Concours ?
L’équipe est entièrement bénévole, composée d’une dizaine de personnes très engagées. Le concours se prépare toute l’année : dès qu’une édition se termine, nous commençons déjà à préparer la suivante. Notre budget repose sur des partenariats institutionnels (ministère de la Culture, UNESCO), des maisons d’opéra partenaires, et le soutien essentiel de la Fondation Orange. Il couvre orchestres, lieux, répétitions, logistiques, captations et commandes de nouvelles œuvres.
Pour terminer, une question dans l’air du temps : d’où vous vient cette énergie ?
Je dirais simplement que j’ai la foi. La foi avec un grand F. Avoir la Foi, c’est continuer malgré le marasme, malgré ce qui se passe en Afrique ou ailleurs. Parce qu’il y a aussi de très belles choses, de très belles personnes, et des défis qui valent la peine d’être relevés.
J’ai surtout envie de rendre à l’Afrique et à la France tout ce qu’elles m’ont donné. Et puis il y a la gratitude : envers les parents extraordinaires que j’ai eus, envers la chance que j’ai eue dans la vie. Cette énergie, cette niaque, elle vient clairement de là, de ma famille, de cette vision qu’on m’a transmise. Je suis consciente de ma chance, et je vis tout cela comme une mission.
Pour moi, tout est lié : aller à l’Opéra Garnier ou faire des maraudes pour les sans-abri, s’engager pour la banque alimentaire, construire des écoles avec Women of Africa, l’association fondée par ma mère, ou développer le projet filles pilotes et astronautes au Sénégal. Ce sont des gestes différents, mais ils relèvent du même mouvement. J’ai cette conviction profonde que tout est connecté : l’art, le social, l’engagement, même la recherche scientifique. Cela peut sembler surprenant, mais pour moi, c’est une seule et même trajectoire : avancer, transmettre, oser et croire que les choses peuvent changer.
