Vous avez découvert le chant à l’âge de douze ans. Racontez-nous…
J’ai grandi en Guadeloupe, où je suis né. J’ai chanté dès mon plus jeune âge. C’est ma marraine qui m’a inscrit à mon premier cours, parce qu’elle pensait que je pouvais aller plus loin. Au départ, je chantais plutôt de la variété, mais ma professeure, Béatrice Wronescki, m’a orienté vers un travail vocal plus classique, et c’est comme ça que j’ai découvert l’opéra.
J’ai travaillé avec elle quelques années, puis je l’ai retrouvée au lycée, toujours en Guadeloupe, où elle était professeure de musique. J’ai choisi la spécialité musique, avec beaucoup d’heures par semaine, et c’est là que j’ai vraiment commencé à me former sérieusement, avec l’apprentissage d’airs plus exigeants.
Vous aimiez déjà l’opéra ?
Non, pas du tout. L’opéra n’était pas quelque chose que j’écoutais à l’époque. J’aimais chanter des airs parce que je les trouvais magnifiques, mais ce n’était pas mon univers musical. J’avais quinze ou seize ans, et en plus je chantais parfois en italien sans toujours bien comprendre le sens. Après le bac, j’ai voulu entrer au conservatoire en métropole, mais mes parents ont préféré que je fasse d’abord des études. J’ai donc suivi un BTS de communication en Guadeloupe pendant deux ans, tout en continuant à chanter avec Béatrice Wronescki, qui avait créé le Jeune Chœur de Guadeloupe. Avec ce chœur, j’ai participé à une production de La Flûte enchantée, et c’est là que j’ai découvert concrètement le monde de l’opéra, les répétitions, l’orchestre, le travail avec les solistes.
Cette expérience a été un déclic : je me suis rendu compte que c’était vraiment ce métier que je voulais faire. J’ai beaucoup échangé avec les chanteurs sur leur parcours, leurs études, leur vie professionnelle, et ça m’a motivé pour continuer dans cette voie. J’ai aussi participé au concours Voix des Outre-mer, où j’ai atteint la demi-finale, mais je n’ai pas été retenue, notamment parce que j’avais choisi un répertoire trop difficile.
Trop difficile, c’est-à-dire ?
L’« Ora pro nobis » de Mozart, extrait du Regina Coeli, et La Reine de cœur de Poulenc : ce sont de très belles pièces, mais à l’époque je manquais encore beaucoup de technique, notamment de legato, donc le résultat n’était pas vraiment à la hauteur.
L’année suivante, en 2019, après l’obtention de mon BTS, je suis parti à Paris, où j’ai été accepté à la Sorbonne en licence de lettres. J’y ai vu l’occasion de me rapprocher des conservatoires, d’autant plus que j’avais un logement au CROUS dans le 5ᵉ arrondissement, tout près du Conservatoire du 6ᵉ. J’ai donc passé les auditions du conservatoire du 6ᵉ arrondissement, où j’ai été admis directement en deuxième cycle dans la classe de Xavier Le Maréchal. Depuis, je travaille avec lui, et c’est grâce à son accompagnement que j’ai pu construire mon répertoire et vraiment progresser vocalement.
Quel est votre répertoire aujourd’hui ?
Je suis plutôt dans le registre grand lyrique avec des rôles comme Mimi, Pamina ou Micaëla que j’ai chantée intégralement lors d’un atelier dans le Conservatoire du 12e arrondissement, et que je retrouverai cet été lors des escales lyriques de l’Ile d’Yeu.

Qu’est-ce que l’obtention de ce premier prix du Concours International des Grandes Voix d’Opéra d’Afrique va changer pour vous ?
D’abord, m’aider à me faire connaître. J’ai eu une longue discussion avec Patricia Djomseu, la présidente de l’association Women of Opera et du concours. Nous avons beaucoup parlé des projets à venir et des opportunités liées à ce premier prix. Je devrais notamment chanter en novembre avec l’orchestre de l’Opéra de Montpellier, et une tournée est envisagée dans plusieurs opéras, probablement la saison prochaine.
Ce prix m’a déjà permis de vivre de très belles expériences. Par exemple, j’ai eu la chance de visiter les coulisses de l’Opéra Bastille et d’assister à la générale de Tosca, ce qui était très impressionnant et très inspirant pour la suite.
Outre le premier prix, vous avez reçu le prix Opéra for Peace, gratifié notamment d’une masterclasse avec Florian Sempey. Cette masterclasse avait lieu il y a peu de jours à la Bibliothèque musicale La Grange-Fleuret à Paris. Quels enseignements en avez-vous retiré ?
Florian Sempey est quelqu’un de très pédagogue. Nous avons travaillé l’air de Mimi, que je chante depuis longtemps, mais que j’avais en quelque sorte mal appris au départ. Il m’a donc corrigé, sur la prononciation de l’italien, mais aussi sur des aspects techniques comme la projection et la production des aigus.
J’avais tendance à chanter mes aigus de manière trop latérale, et il m’a aidé à retrouver plus de verticalité dans le son. Ce sont des ajustements qui m’ont beaucoup aidée, non seulement pour cet air, mais également pour mon répertoire.
Après les propos récemment tenus par Timothée Chalamet sur l’opéra et le ballet, êtes-vous inquiète pour votre carrière de chanteuse lyrique ?
Pour ma carrière, je ne sais pas encore ce que l’avenir me réserve, mais je ne suis pas inquiète pour le métier en lui-même. Quand on voit le public à l’opéra, on constate qu’il y a toujours un vrai attachement à cette musique et à cet art, quelle que soit la production. Il y aura toujours des personnes sensibles à cette beauté.
Je trouve dommage d’entendre que l’opéra pourrait disparaître ou perdre son sens. Bien sûr, on reprend souvent les mêmes œuvres, mais elles ne sont jamais interprétées de la même façon : les voix changent, les orchestres changent, les mises en scène aussi. Chaque production apporte quelque chose de nouveau. C’est comme au cinéma ou au théâtre, où certains classiques sont rejoués sans cesse sans que le public ne s’en lasse. Donc non, je ne suis pas inquiète, même si je trouve ce genre de discours regrettable.
Si l’on se projette dans dix ans, quel chemin rêvez-vous d’avoir parcouru ?
À court terme, j’aimerais intégrer une académie afin de continuer à être accompagnée de manière approfondie, pas seulement sur la technique vocale, mais aussi sur la diction, le style et l’interprétation. C’est une étape importante pour continuer à progresser de façon solide.
J’aimerais aussi beaucoup voyager grâce à ce métier, découvrir d’autres scènes, d’autres façons de travailler, et sans doute continuer à passer des concours, parce que c’est un exercice très exigeant mais aussi très stimulant.
À plus long terme, dans une dizaine d’années, mon objectif serait de m’inscrire durablement dans le milieu professionnel, chanter dans différentes maisons d’opéra et, idéalement, me produire à l’international.


