L'enlèvement au cockpit

L'Italienne à Alger - Nancy

Par Laurent Bury | ven 22 Juin 2018 | Imprimer

On ne va pas à l’opéra pour recevoir des leçons d’histoire ou de géographie. Qu’importe qu’Angelo Angelli ait expédié son Italienne en Algérie, pays dont il est permis de supposer qu’il n’avait pas une connaissance de première main et qui devait être pour lui, et surtout pour son public, synonyme d’exotisme titillant, pas plus que le Turc que Felice Romani amènera en Italie l’année suivante ne serait une étude ethnologique de la population ottomane. C’est donc bien volontiers que l’on accorde à David Hermann la licence de transporter Alger sous des latitudes un peu plus méridionales encore, un peu plus dépaysantes : pour cette production créée à Nancy en février 2012, c’est au milieu de la jungle, terrible jungle subsaharienne que les Italiens sont arrivés, et par la voie des airs plutôt que des mers, à en juger par la carcasse d’avion qui constitue l’essentiel du fascinant décor signé Rifail Ajdarpasic, superbement éclairé. Le bey devient un roitelet centrafricain entouré de créatures masquées, qui retient prisonniers les malheureux dont l’appareil s’est écrasé sur ses terres, équivalence tout à fait acceptable pour la situation des habitants du nord de la Méditerranée jadis échoués sur ses côtes sud ; à la fin, Isabella libère les détenus en les débarrassant de leurs masques, un peu comme à la fin d’Alcina les captifs retrouvent forme humaine. La mise en scène exploite avec intelligence toutes les ressources offertes par la situation, et l’on échappe à Nancy à cette vulgarité que déplorait notre collègue Maurice Salles lors du récent passage de cette production par Montpellier. Tout juste pourra-t-on regretter quelques effets un peu bruyants : bien qu’attendu et néanmoins magique, le « décollage » final de l’avion s’accompagne d’un bruitage par trop réaliste qui couvre en partie les ultimes mesures de l’œuvre.

Pourtant, dans la fosse, Giuseppe Grazioli traite Rossini avec tout le soin qu’il mérite, même pour un dramma giocoso. Aucun emportement excessif, mais une maîtrise constante du tempo pour que la tempête éclate exactement comme le compositeur l’a voulu. Evidemment, l’acoustique du théâtre de Nancy est idéale pour ce genre de partition, comme pour celles de Mozart, et il est doux d’entendre aussi bien sonner le fruité des bois ou la chaleur des cordes de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy.

Et sur le plateau, l’Opéra de Lorraine a su réunir une distribution digne des théâtres les mieux dotés. Cenerentola pénalisée par le naufrage de la production parisienne, Teresa Iervolino a en main tous les atouts nécessaires pour Isabella, à commencer par un timbre capiteux au grave totalement naturel, jamais appuyé, jamais nasal, qui possède l’agilité indispensable à orner son chant (on l’apprécie en particulier dans « Pensi alla patria »). Quant à l’actrice, elle épouse totalement le personnage, souveraine dès qu’elle comprend quel parti elle pourra tirer de ses charmes. Adrian Sâmpetrean est un Mustafà assez somptueux, mais sans aucun exhibitionnisme vocal déplacé, et à qui l’on n’a pas demandé de ridiculiser le bey : il ne doit pas trop en coûter à Isabella de se laisser courtiser par un tel mâle, et l’on comprend que les exclamations « O che muso, che figura ! » soient détournée vers le sorcier illuminé qu’est ici devenu Haly, un Christophe Gay très en verve scéniquement mais dont l’italien pourrait gagner en idiomatisme. Familier de ce répertoire, Edgardo Rocha ne trouve peut-être pas en Lindoro un rôle où il pourrait déployer sa maîtrise du suraigu, mais le ténor se montre irréprochable en matière de chant syllabique et très cocasse dans son incarnation du « schiavo gentil ». Irrésistible se révèle Omar Montanari, dans la meilleure tradition italienne, et l’on comprend que Teresa Iervolino ait peine à terminer leur duo, prise d’un fou rire lorsque Taddeo perd sa perruque au premier acte ; en dehors de ce moment de comique involontaire, chaque mimique, chaque intonation du baryton semble calculée à merveille pour susciter l’hilarité. Si Bianca Tognocchi est une Elvira un peu acide par moments, on admire le talent avec lequel Anthea Pichanick parvient, grâce à ses ressources vocales et théâtrales, à faire de Zulma un personnage à part entière. Dirigés par Merion Powell, les pupitres mâles des chœurs de l’Opéra de Lorraine participent eux aussi à la réussite de cette très réjouissante reprise. On apprend que cette production est amenée à beaucoup voyager dans les mois qui viennent, et l’on recommande donc aux spectateurs de Tours, sa première étape, de ne pas la manquer, même avec un cast sera entièrement différent.

 

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