Saint-Saëns : 100 ans de purgatoire

Camille Saint-Saëns

Par Cédric Manuel | mer 24 Février 2021 | Imprimer

Le centenaire, en décembre prochain, de la mort de Camille Saint-Saëns, est l’occasion pour la riche collection de monographies consacrées à de nombreux compositeurs des éditions Bleu-Nuit, « Horizons », de rééditer celle que Jean-Luc Caron et Gérard Denizeau ont consacrée au compositeur en 2014. Le premier est plutôt spécialiste des compositeurs nordiques – en particulier Nielsen et Sibelius – tandis que le second changeait alors de registre après avoir écrit pour cette même collection sur Rossini, Wagner et les compositeurs véristes.

Parmi les nombreux grands anniversaires de 2021, ce centenaire n’est pas celui qui passe le plus inaperçu dans le monde musical. Plusieurs opéras oubliés de Saint-Saëns ont été enregistrés ces dernières années et l’indispensable Fondation Palazzetto Bru Zane nous annonce une prochaine Princesse jaune captée à Toulouse ces jours-ci. Et son abondante œuvre lyrique n’est pas la seule à retrouver les chemins des studios ou des captations de concert. Ses mélodies, certaines de ses pages orchestrales ou religieuses sont également redécouvertes, tandis que restent au firmament ses plus grands chefs-d’œuvre, de Samson et Dalila à la Symphonie pour orgue, sans parler du Carnaval des animaux, pochade à moitié sérieuse dont il avait refusé qu’on la publiât de son vivant.

Le premier mérite de ce petit ouvrage est, par le portrait qu’il dresse, de proposer une explication à la double interrogation que constitue pour les uns l’étonnement devant ce regain d’intérêt pour celui qui était certes universellement considéré comme l’un des plus grands musiciens de son temps (pas seulement en tant que compositeur, d’ailleurs) mais d’un académisme jugé dépassé ; et pour les autres l’incompréhension qu’il ait fallu attendre si longtemps pour le reconnaître. L’ouvrage explique ainsi comment, sans renoncer à l’originalité ni à des formes revisitées, ce conservateur assumé et convaincu que « l’Art, c’est la forme » est non seulement passé à côté de la modernité incarnée en France par un Debussy qui ne l’aimait guère et de toute la génération qui suivra, de Ravel à Stravinsky ; mais qu’il l’a de surcroît condamnée, rabrouée, rabaissée avec une violence et un mépris qu’un Pierre Boulez, autre spécialiste de l’anathème, n’aurait pas reniés. 

Jean-Luc Caron et Gérard Denizeau dressent dès lors le portrait sans fard et parfois assez antipathique d’un artiste aux multiples talents, à la curiosité universelle, reconnu, célébré, mais toujours plus renfrogné et vivant dans l’incompréhension des évolutions du monde musical au tournant du siècle. Un portrait dont pointent les paradoxes : de plus en plus nationaliste après la défaite de 1870, il est à l’origine de la création de la Société nationale de musique, vouée à la défense d’œuvres françaises. Il militera même durant la Première guerre mondiale, au contraire de Ravel, pour l’interdiction pure et simple en France du répertoire germanique qu’il avait pourtant aimé profondément dans sa jeunesse et auquel il doit beaucoup de sa propre inspiration. Samson et Dalila avait d’ailleurs été créé d’abord à Weimar grâce au soutien indéfectible et bienveillant de son ami Liszt. 

De même, ce patriote devenu chauvin était un globe-trotter, curieux du monde entier et qui voyageait encore jusqu’aux Etats-Unis à plus de 80 ans. Ce conservateur nationaliste était dreyfusard et hermétique à l’antisémitisme alors en vogue. Cet ancien croyant était peu à peu devenu profondément athée tout en  restant tolérant envers les religions. Cet homme public exposé et comblé d’honneurs a eu une vie privée complexe qui n’a pas été exempte de drames, de secrets et de frustrations. 

Le second mérite de cette monographie est de nous plonger, souvent avec de riches détails, dans l’œuvre même de Saint-Saëns, selon une approche thématique et chronologique assez traditionnelle et caractéristique d’un ouvrage dont la vocation n’est pas l’exhaustivité. Lucides sur les joyaux comme sur les limites de ces partitions, les auteurs s’attardent ainsi sur certaines d’entre celles considérées comme importantes et se contentent de survoler le reste, mais sans le taire pour autant. On se remémore ainsi que Saint-Saëns a été le véritable importateur du poème symphonique de style lisztien en France ; qu’il a été dans son pays un grand symphoniste dans un genre négligé par ses collègues, mais aussi un pianiste et un organiste de très grand renom ; que ses mélodies ont eu une très grande influence sur la vie musicale de son pays, tout comme sa musique de chambre. Et surtout, les lyricomanes apprendront ou se souviendront qu'il a écrit une grosse douzaine d'opéras et pas seulement Samson.

Avec précision et objectivité, les auteurs donnent à voir tout ce que nous avons oublié de ce compositeur ; tout ce que nous en connaissons et tout ce que nous devrions redécouvrir. On pardonnera donc volontiers les maladresses et les redites que les choix induits par cette présentation, que l’on retrouve dans les autres opus de cette admirable collection, rendent plus ou moins inévitables. Notons enfin que la « discographie sélective » l’est peut-être un peu trop et mériterait d’être revisitée et complétée, ce qu'aurait dû permettre une réédition, qui aurait pu aussi être une relecture.

Saint-Saëns peut-il enfin sortir de son purgatoire et être redécouvert pour ce qu’il est ? Le  conservatisme et le refus des langages nouveaux n’en fait pas un mauvais musicien pour autant. Laissons ainsi le dernier mots aux auteurs : « N’ayant à être frappé ni d’adulation ni d’exclusion, victime d’un siècle de malentendus, notre musicien retrouve aujourd’hui la place qui lui revient tout naturellement, celle d’un grand compositeur, français par hasard, classique par tempérament, universel par nature. »

De quoi sortir, peut-être, du purgatoire… Nul doute alors que ce petit ouvrage fort intéressant, mais aussi objectif, sera une pièce importante pour le dossier de la défense.

 

 

 

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