Cas d'écoles

Saint-Saëns

Par Christophe Rizoud | lun 04 Octobre 2010 | Imprimer
Il faudrait plus des deux cents pages imparties par Actes Sud pour élucider totalement ce que Jean‑François Heisser se refuse à appeler le « cas Saint-Saëns ». Raison pour laquelle, dans ce nouveau volume de la collection Classica, Jacques Bonnaure se concentre sur le compositeur plus que sur l’homme. Tout juste l’auteur se limite-t-il aux faits les plus marquants qui, loin d’éclairer la personnalité de Camille Saint-Saëns (1835-1921), nous la rendent encore plus énigmatique. Quel visage retenir de celui que la postérité à figé dans l’attitude du « compositeur officiel et grognant » ? Le fils aimant qui vécut auprès de sa mère jusqu’à l’âge de 53 ans ? L’époux indigne qui marié en 1875 à Marie-Laure Truffot, de 20 ans sa cadette, l’abandonna sans plus d’explications six ans après ? Le père malheureux, dont les deux enfants moururent en 1878 à quelques semaines d’intervalle ? L’ami fidèle, aux Viardot notamment (Pauline n’est pas étrangère à l’écriture du rôle de Dalila) ? Le voyageur infatigable qui, malgré une santé précaire, parcourut toute sa vie, parfois sous une identité d’emprunt, une bonne partie de l’Orient ? D’une écriture détachée (jusqu’à la dernière phrase, laconique, mais d’un bel effet théâtral), Jacques Bonnaure ne propose pas d’explications ; il relate, constatant que les événements souvent tragiques de la vie du compositeur semblent ne pas avoir eu d’influence sur ses compositions.
 
Et c’est peut-être là l’une des clés du « cas Saint-Saëns », cette frontière qu’il existe entre l’homme privé et l’homme public, la même ligne en fait qui, dans sa musique, sépare le geste de la pensée, ce qui faisait dire à Saint-Saëns : « Pour moi l’art c’est la forme. L’expression, la passion, voilà qui séduit l’amateur ». Déclaration sur laquelle Jacques Bonnaure établit sa démonstration : tout Saint-Saëns s’explique par son obsession de la forme. Ce parti-pris fait l’intérêt d’un livre qui se réduirait sinon à un simple inventaire d’œuvres inégales. Très vite d’ailleurs, le regard dépasse le compositeur pour se poser sur une époque, cruciale dans l’histoire de la musique, entre l’avènement du romantisme et la naissance du sérialisme. Des temps de ruptures dont Bonnaure relève combien ils disconvenaient à ce partisan de la tradition qu’était Camille Saint-Saëns. Difficile de trouver sa place au soleil quand la silhouette de Richard Wagner projetait son ombre gigantesque sur tous ses contemporains. L’auteur de Tristan sert d’ailleurs souvent d’étalon à l’analyse, comme si tout s’était construit alors pour ou contre lui. Dejanire composée en 1898 à l’intention des nouvelles arènes de Bézier ? Une tentative de « réponse méditerranéenne hellénique, française et populaire au Festival de Bayreuth ». Les Barbares que Saint-Saëns destinait au Théâtre antique d’Orange et qui furent finalement créés en 1901 au Palais Garnier ? Un opéra terrassé d’un coup d’épée par Siegfried représenté en même temps sur la même scène. Sur les treize ouvrages lyriques composés par Camille Saint-Saëns, la postérité n’en a retenu qu’un seul : Samson et Dalila. Parmi les hypothèses avancées par Jacques Bonnaure pour expliquer ce chiffre, la première est évidemment la concurrence internationale dont, bien sûr; celle de Wagner. Ce qu’il aurait manqué à l’œuvre lyrique de Saint-Saëns, c’est moins le génie que le soutien durable du milieu musical. On attend une reprise d’Etienne Marcel qui contient, parait-il « l’un des plus beaux airs d’opéra français jamais composé » pour en juger. (Hélène, enregistrée en 2008 chez Melba records, l’un des quatre opéras dont il existe un témoignage au disque, ne nous avait que moyennement convaincu).
 
Finalement, le drame de cette musique serait d’avoir voulu privilégier un certain académisme afin de toucher un large public plutôt que d’opter pour « un raffinement élitiste » qui l’aurait circonscrit à un cercle d’initiés. L’oubli dans laquelle ont sombré la plupart des œuvres de Saint-Saëns indique qu’il s’agissait là d’un mauvais choix. Ainsi exposée par Jacques Bonnaure, le dilemme dépasse le « cas Saint-Saens » pour s’appliquer à toute la création musicale, de la fin du XIXe siècle jusqu’à notre époque. « La voix élitiste qui a triomphé avec d’Indy puis Debussy perdure encore aujourd’hui ». Et si Saint-Saëns avait eu raison ? A partir d’une réponse, soulever une nouvelle question : c'est ainsi que l'on reconnaît un livre intelligent.
 
Christophe Rizoud

 

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