De la structure moléculaire d’une partition atonale

Wozzeck ou l’opéra révélé

Par Nicolas Derny | ven 15 Avril 2011 | Imprimer
Wozzeck fut le premier opéra d’envergure à abandonner la tonalité, élément structurant sur lequel reposait l’unité musicale du genre depuis son invention. Alban Berg se vit donc obligé de trouver d’autres procédés susceptibles d’assurer la cohérence de son œuvre. Afin de pallier l’absence de cadre harmonique stable, le compositeur eut donc l’idée de recourir à des genres anciens pour régir la forme de chaque scène (passacaille, gavotte, forme sonate, etc.) et l’architecture générale de chaque acte (suite de danse, « symphonie » en cinq mouvements et série d’inventions). Plus qu’un simple alibi intellectuel ou qu’une béquille artificielle, le principe permet à la partition de ne pas se déliter et cimente l’œuvre jusque au plus profond d’elle-même sans que l’auditeur ne s’en rende vraiment compte.
 
Après L’Avant-Scène Opéra (n°215) et la célèbre monographie de Michel Fano et Pierre Jean Jouve (Wozzeck d’Alban Berg, Christian Bourgois, 1953), Gérard Gubisch nous emmène à la découverte de cette pièce charnière de l’histoire de la musique. En décortiquant presque chaque mesure, il rend accessible une composition extrêmement complexe dont il ne retient que les éléments importants et signifiants – quiconque s’est déjà retrouvé face à une partition directrice de Berg lui en saura gré. La formidable cohérence de la musique est éclairée de manière optimale et très pertinemment mise en parallèle avec la structure dramaturgique de la pièce. S’il faut bien sûr posséder de solides notions de solfège pour déchiffrer les exemples musicaux – dont l’auteur fait un large usage - on distingue, au fil des pages, chaque fibre du « tissu Wozzeck ».
 
Certes, l’on est un peu surpris de ne pas voir les écrits et conférences de Berg plus abondamment cités mais l’analyste tient compte de leur substance et l’on ne peut qu’admirer le travail du commentateur qui, après avoir étudié l’œuvre pendant plusieurs années, semble en avoir mis au jour la structure la plus intime. Gubisch, traducteur du Traité d’harmonie de Schoenberg (J.C. Lattès et Média Musique), ne fait pas appel à la Set-Theory (ou autre exercice intellectuel du genre) pour tenter d’expliquer la structure de l’harmonie mais préfère considérer cette étape langagière comme un élargissement chromatique de la tonalité – c’est effectivement ainsi que la Seconde Ecole de Vienne considérait la chose, n’en déplaise à certains théoriciens (majoritairement anglo-saxons) qui ont tendance à nous livrer de véritables rapports d’autopsie en guise d’analyse. En somme, nous tenons là un ouvrage de référence pour qui veut comprendre Wozzeck de l’intérieur et en décrypter les subtilités les plus « secrètes ». En gardant à l’esprit que Berg lui-même souhaitait que l’on oublie l’analyse en écoutant l’œuvre… 
 
Nicolas Derny

 

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