Histoire d’une mort

Tchaïkovsky

Par Christophe Rizoud | mer 08 Février 2012 | Imprimer
 
Autant Massenet et Moussorgski, les deux compositeurs précédents de la collection Classica, ne croulent pas sous la documentation en français, autant Tchaïkovski (1840-1893) a déjà fait l’objet de plusieurs ouvrages suffisamment étayés pour qu’il n’y ait plus grand-chose à ajouter. Citons en premier lieu la biographie d’André Lischke, parue en 1993 chez Fayard, suivie trois ans plus tard par le même auteur chez le même éditeur d’un Tchaïkovski au miroir de ses écrits. Le compositeur russe a même inspiré des romanciers : Klaus Mann – la Symphonie pathétique – et plus récemment Dominique Fernandez qui, avec Tribunal d’honneur, remettait au goût du jour la thèse du suicide.
Il a donc fallu à Jérôme Bastianelli trouver un angle d’approche original pour renouveler un tant soit peu le propos et c’est à rebours qu’il a décidé d’aborder la personnalité de Tchaïkovski, en partant non pas des origines comme dans toute biographie ordinaire mais de la fin, de cette mort qui aujourd’hui encore pose question : choléra ou auto-exécution ordonnée par le tsar Alexandre III pour cause d’homosexualité.
L’approche n’est pas sans risque. Evidemment, le fatum dont est empreint l’œuvre de Tchaïkovski peut apparaître a posteriori comme une prescience de son décès tragique. Evidemment, l’hypothèse du suicide, imposé ou non, permet d’explorer une dimension essentielle de sa personnalité, son goût pour les garçons, avec tout ce que ce penchant induit de sensibilité exacerbée, de doute, de souffrance, et que l’on retrouve en filigrane dans sa musique et même dans ses livrets d’opéra. Les motifs qui conduisent Eugène Onéguine à repousser Tatiana sont-ils avouables ? Le désir que ressent Jeanne d’Arc pour Lionel n’est-il pas coupable ? La cécité de Iolanta ne peut-elle être envisagée comme une métaphore de l'inversion sexuelle, ce qui donne au monologue de René (son père) – « Seigneur, pourquoi as-tu condamné aux ténèbres son regard lumineux ? » – une signification supplémentaire ?
Evidemment, prendre ainsi l’histoire à rebrousse-poil n’est pas solution de facilité. Jérôme Bastianelli se trouve parfois obligé à des digressions, voire des contorsions, pour traiter tous les ouvrages et thèmes qu’il désire aborder : l’esprit Russe et notamment les relations de Tchaïkovski avec les Cinq, son sentimentalisme, ses rapports avec les femmes (son épouse – Antonia Milioukova –, la baronne van Meck et quelques autres – dont Désirée Artôt, une chanteuse d’opéra, élève de Pauline Viardot), ses voyages, ses influences (Mozart, Wagner, la France…). Mais l’approche se tient dans son ensemble. A l’issue d’un récit dont on ne perd jamais le fil, le portrait de Tchaïkovski est brossé en toute objectivité : génial et pitoyable, à l’image des réactions que suscite sa musique : un « exhibitionniste du sentiment » pour les uns (le musicologue Alfred Einstein), « un grand, un très grand musicien » pour les autres (Francis Poulenc, autre compositeur controversé). A chacun de choisir son camp. Jérome Bastianelli, lui, a choisi le sien. Des six arguments qu'il expose dans un court mais pertinent plaidoyer, on retient d'abord le dernier - le génie mélodique - et l'on se range à son avis : « la force et la grâce des phrases musicales créées par Tchaïkovski n'ont pas fini d'émouvoir petits et grands ».
 

 

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