Le roman vrai des manuscrits de Vivaldi

L’ « Affaire Vivaldi »

Par Yvan Beuvard | sam 17 Septembre 2022 | Imprimer

Dans ses dernières lignes, l’auteur nous invite à écouter le In memoria eterna (du Beatus Vir, dans ses deux versions RV 597 et RV 795), qu’il a cité au long de son récit, hommage indirect à la mémoire des deux enfants morts prématurément auxquels l’œuvre de Vivaldi doit tant, le lecteur comprendra pourquoi. Auparavant, il avait précisé : « Parler de musique avec des mots, c’est comme parler de nourriture : on ne peut la comprendre sans y avoir goûté ». La musique et la gastronomie, comme tous les arts qui sollicitent nos sens, font bon ménage durant toute la lecture. Nous écoutons, humons et sentons avec délectation au long de cette chronique, dont l’intelligence pétillante, le regard bienveillant comme acéré captivent.

Si l’intitulé n’avait été quelque peu péjoratif, ce compte-rendu aurait pu être publié sous le titre « La musicologie baroque pour les nuls ». Imaginerait-on un article de fond d’une revue musicologique qui se lirait comme un roman ? Federico Maria Sardelli (*), éminent vivaldien, musicien, musicologue, auteur de bandes dessinées et écrivain satirique a réussi cet exploit. Certes les chercheurs et directeurs de publication savantes feront valoir, à juste titre, que les références, notes de bas de page, annexes, les index sont introuvables. Encore que le texte use judicieusement de citations d’origine, et que, dans une postface bienvenue, l’auteur explicite sa démarche et signale toutes ses sources. Ce choix surprenant, délibéré, guidé par la recherche du plus large public, sans concession, s’avère une réussite magistrale.

L’ouvrage a pour objet l’incroyable redécouverte, il y a un siècle, de l’étonnante et riche collection de manuscrits de Vivaldi, repérée dans un couvent salésien, par des érudits intègres, qui n’ont eu de cesse de permettre leur sauvegarde par la Bibliothèque nationale de Turin, leur catalogage, leur étude et leur publication. Alberto Gentili et Luigi Torri sont les véritables héros de cette affaire. Et force est d’y associer Roberto Foá et Filippo Giordano, auxquels nous sommes redevables de leur engagement financier, indispensable à leur recollation et à leur acquisition, l’Etat mussolinien s’étant totalement désengagé. Le fonds Foá – Giordano en perpétue la mémoire (**). Tous furent persécutés par la folie du régime fasciste.

Ayant réuni la documentation la plus riche sur les chemins les plus inattendus parcourus par plus d’une centaine de volumes manuscrits de Vivaldi – alors que ce dernier avait fui ses créanciers vénitiens pour Vienne, où il allait disparaître – l’auteur compose une histoire, rigoureusement documentée, pour nous entraîner dans une aventure stupéfiante, rocambolesque, mais véridique. Le lecteur, tenu en haleine, traverse les siècles, et faute de rencontrer Vivaldi, toujours présent dans l’ombre, croise de nombreux personnages, de tous rangs, de toutes fonctions, ayant eu affaire avec les précieux manuscrits (***). L’ouvrage, comme un livret d’opéra, s’ouvre ainsi sur la longue liste des personnages. De la Venise des années suivant 1741 à Turin en 1938, c’est une plongée dans la vie italienne, aristocratique comme plébéienne, dont la peinture est animée d’un souffle peu commun. Les hommes y sont peints avec leurs passions, leurs idéaux mais aussi leurs travers, de la cupidité, de l’ignorance arrogante, du paraître à la sauvagerie nationaliste et raciste.

Nous laisserons le lecteur découvrir les péripéties, les rebondissements de l'intrigue, tant elle réserve de surprises, avec l'assurance qu'il ne sera pas déçu. Evidemment, lorsqu’un chercheur, sans jamais jargonner, sans en avoir l'air, aussi, décrit avec passion les méthodes de sa discipline, le patient et minutieux travail d’investigation qu’il conduit, la vérité du récit est de toute autre nature que celle que pourrait imaginer un romancier musicographe du moment. Le curieux, comme le passionné de musique baroque ne pourront qu’apprécier cet ouvrage hors du commun, tant par son objet que par le traitement qu’il lui réserve. Parvenir à captiver le lecteur, quelle que soit l’ampleur et la profondeur de sa culture était un pari ambitieux : il est tenu, on se délecte tout en apprenant beaucoup.

La version originale, italienne, a été publiée en 2015 et a obtenu un prix prestigieux (Comisso 2015). La critique, unanime, a louangé l’ouvrage. Une adaptation théâtrale a connu le succès. La plume est alerte et la traduction de Martine Legein lui restitue toute sa vigueur naturelle. Sachons gré à Patrick Van Dieren d’avoir mis à la portée des locuteurs francophones ce passionnant bijou.

(*) Federico Maria Sardelli , flûtiste et chef d'orchestre spécialisé dans la musique baroque, directeur du département de musique ancienne de Florence. Chercheur, responsable du nouveau catalogue Vivaldi à la Fondation Cini de Venise, on lui doit nombre de restitutions (éditions critiques comme enregistrements) de Vivaldi et de ses contemporains.

(**) 20 opéras, soit la presque totalité de sa production, 30 cantates profanes, 42 pièces sacrées, 307 œuvres instrumentales, Juditha triomphans

(***) On y croise le Duce, mais aussi Ezra Pound, Alfredo Casella, presqu’aussi détestables, s’appropriant Vivaldi – en en défigurant la musique – avec le soutien du pouvoir fasciste. La figure attachante du Comte Giacomo Durazzo, diplomate, mais surtout protecteur des musiciens, réformateur des théâtres viennois et éminent collectionneur, occupe une place importante dans la narration.
 

 

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