La perche que Mozart n’a pas pu saisir

Mithridate

Par Christophe Rizoud | ven 05 Août 2011 | Imprimer
Porterait-on le même intérêt à Mitridate, Re di Ponto, opéra seria en 3 actes représenté pour la première fois à Milan le 26 décembre 1770, s’il n’avait été composé par Mozart à l’âge de 14 ans lors de son voyage en Italie ? Se pencherait-on avec autant d’attention sur le livret de Vittorio Amedeo Cigna-Santi s’il avait été mis en musique non par l’auteur de Don Giovanni mais par un de ces innombrables tâcherons de l’aria da capo dont l’Europe musicale était friande au milieu du XVIIIe siècle ? Pas forcément, bien que la lecture des différents articles de cette nouvelle édition de l’Avant-Scène Opéra nous obligent à reconsidérer le jugement un peu hâtif que l’on aurait pu avoir sur un ouvrage qui, à première écoute, ne se démarque pas de ses congénères. Une succession virtuose d’airs plus ou moins inspirés, avec un seul duo et un quintette conclusif, aussi court que conventionnel. Comment présager là le formidable tisseur d’ensembles des opéras à venir ?
 
Au disque, la version enregistrée par Christophe Rousset en 1999 pour Decca n’avait pas réussi à nous convaincre de l’importance de la partition, malgré une affiche superlative : Dessay, Bartoli, Asawa, Piau, Sabbatini et même Florez, Marzio de luxe quand on sait que le rôle ne comporte qu’un seul air (le belliqueux « Se di regnar sei vago »). Rendez-vous manqué dont la direction de Christophe Rousset, encline à la monotonie dans le déroulement des airs, porte sa part de responsabilité, ainsi que nous le suggère Pierre Flinois au détour d’une discographie affutée. Peut-être eut-il mieux valu Nicolas Harnoncourt, moins bien entouré mais dont « le théâtre féroce et hantant demeure insurpassé ».
Il faut donc que Julien Garde nous guide le long des 25 numéros qui composent Mitridate pour apprendre à discerner derrière cette première tentative d’opéra seria le frémissement du génie : l’émotion et la surprise qu’engendre l’entrée du Roi sur une cavatine (« Se di lauri il crine adorno »), la fusion charnelle des deux voix de sopranos dans le duetto « Se viver non degg’io » annonciatrice de la fin du « Domine Deus » de la Grande Messe en Ut mineur (K. 427), la simplicité tragique de « Pallid’ombre che scorgete » dont Isabelle Moindrot nous dit qu’il s’agit « d’un des moments de théâtre les plus bouleversants de toute l’œuvre de Mozart », la façon dont Aspasie préfigure Ilia mais aussi Elvira et Fiordiligi, autres grandes victimes de l’amour de l’opéra mozartien.
 
Puis il y a dans Mitridate, non l’opéra en lui-même mais son sujet, de quoi moudre du grain. C’est d’ailleurs le seul reproche que l’on pourra adresser à cette nouvelle édition de l’Avant-Scène : traîner moins sur scène que dans la coulisse en s’attardant sur la tragédie de Racine, la figure historique du Roi du Pont et les œuvres qu’elle inspira au XVIIe et XVIIIe siècle. Peut-être justement parce que la musique offre peu à commenter (à défaut, on aurait aimé en savoir plus sur les chanteurs de la création, suffisamment redoutables pour obliger le jeune compositeur à revoir plusieurs fois sa copie, notamment Antonia Bernasconi, la créatrice du rôle d’Aspasie, qui fut aussi la première Alceste de Gluck). Ou peut-être parce qu’avec Mitridate, cette commande de dramma per musica sur un livret qui pose déjà le problème du père, Mozart est encore trop jeune pour s’emparer de la perche que lui tend le destin. Il faudra attendre Idomeneo onze ans plus tard pour que Wolfgang règle ses comptes avec Léopold et l’opéra seria.
 
Christophe Rizoud
 
 

 

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