La tragédie d’un homme laid

Alexander Zemlinsky : A Lyric Symphony

Par Nicolas Derny | ven 01 Avril 2011 | Imprimer
Il fut, entre autres, l’un des plus grands compositeurs d’opéra de la première moitié du XXe siècle (Eine florentinische Tragödie [Une Tragédie florentine], Der Zwerg [Le Nain] ou encore Der König Kandaules). Il figurait aussi parmi les meilleurs chefs de son temps. Pourtant, Alexander Zemlinsky n’apparaît souvent dans les livres que comme l’amoureux transi d’Alma Schindler (qui le délaissa pour Gustav Mahler) ou comme le beau-frère de Schoenberg, qui n’admettait que du bout des lèvres les « conseils » (plutôt que leçons) reçus du compositeur de la Symphonie lyrique. A ce jour, mis à part un numéro de L’Avant-Scène Opéra (186), pas une seule publication importante en français ne lui est consacrée.
 
Né de l’union d’un Slovaque catholique et d’une Bosniaque issue d’une famille judéo-musulmane, tout commence pourtant bien pour le jeune musicien qui, en 1900, est un des talents les plus prometteurs de Vienne, un compositeur débutant que Brahms recommande à l’éditeur Simrock et un professeur particulier très recherché. Il se retrouve ensuite dans la fosse des théâtres de Vienne (Carlstheater puis Volksoper), Prague (Deutsches Theater) et Berlin (Kroll Oper) avant de devenir, à la fermeture de cette dernière institution, un enseignant désabusé (Musikhochschule de Berlin). Une fois les Nazis au pouvoir en Allemagne, il rentre à Vienne et, après l’Anschluß, fuit aux Etats-Unis (via Prague). Il meurt à New York presque oublié de tous.
 
A côté du livre de référence (mais réservé à un lectorat « averti ») d’Anthony Beaumont (Zemlinsky, Faber&Faber, 2000) et des premiers chapitres de la monographie de Lorraine Gorrell (Discordant melody : Alexander Zemlinsky, his songs and the Second Viennese School, ABC-CLIO, 2002), il n’existait jusque-là aucun ouvrage permettant au « mélomane de bonne volonté » d’entrer dans le monde fascinant de cet homme qu’Alma Mahler décrivait comme un « affreux gnome, un nabot sans menton et sans dent ». Se considérant lui-même comme très laid - le rejet du nain, dans l’opéra éponyme, le renvoie à son propre complexe - Zemlinsky creusa probablement sa tombe musicale en se montrant peu enclin à promouvoir ses propres partitions. Dans cette biographie attrayante et abordable, Marc D. Moskovitz situe très bien le personnage dans son époque (le climat culturel, politique et économique des villes dans lesquelles Zemlinsky habita est toujours très habilement dépeint) et consacre son chapitre final à la redécouverte tardive de ce génie oublié. Toutes les œuvres importantes sont commentées (malheureusement sans exemples musicaux) et, malgré quelques petites imprécisions (les poèmes du Pierrot lunaire de Schoenberg ne sont pas dus à Stefan George mais à Albert Giraud – dans une traduction d’Otto-Erich Hartleben), cet ouvrage se lit avec un intérêt qui ne décroît jamais. Très utile également, la discographie compilée par Jérome F. Weber proposée en fin de volume. Nous tenons-là, en anglais, le livre qui nous manque encore en français.
 
Nicolas Derny  
 
 
 

 

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