Mon très cher Maître…

Lettres de compositeurs à Camille Saint-Saëns

Par Jean-Marcel Humbert | dim 22 Novembre 2009 | Imprimer
Pour ceux qui l’ignoreraient, le château-musée de Dieppe partage avec la médiathèque Jean-Renoir de cette même ville un exceptionnel fonds comportant biens personnels et archives de Camille Saint-Saëns (1835-1921), cette cité étant à la fois rattachée à ses racines familiales et devenue sa ville d’adoption. Rassemblée par le compositeur lui-même à partir de 1889, la collection constitue petit à petit un véritable musée dont le centenaire a été commémoré en 1997 par une exposition. Pierre Ickowicz, conservateur en chef du château-musée de Dieppe, a conçu depuis plusieurs autres expositions consacrées au compositeur, en 1998 (Saint-Saëns et l’Égypte), 2003 (Saint-Saëns et l’Algérie) et en 2008-2009 (relations du maître avec ses compagnons et collègues musiciens à travers leur correspondance). C’est cette dernière exposition qui a servi de base au présent ouvrage, lequel publie in-extenso toute la correspondance issue d’une centaine de compositeurs ou musiciens – soit 590 lettres – sur les quelque 10 000 reçues par Saint-Saëns et conservées à Dieppe, qui ne constituent d’ailleurs qu’une petite partie de l’immense correspondance dont il a été destinataire, et dont, de son propre aveu, il a souvent détruit la plus grande part.
 
Beaucoup de demandes de signature de pétitions, de recommandations, de demandes de services divers, d’invitations à des concerts ou à l’opéra pour écouter ou voir « votre dernière œuvre » ou encore de propositions de venir voir chanter ou jouer « ma dernière trouvaille », remerciements pour ces invitations, félicitations en tous ordres, lettres hyper-laudatives, bref l’intérêt, on l’aura compris, est bien évidemment très variable d’une lettre à l’autre, d’un correspondant à un autre ; il faut même avouer que beaucoup de lettres ne présentent pas un grand intérêt ni personnel ni musicologique : fallait-il donc les publier toutes in extenso ? Car savoir que Saint-Saëns avait une chienne appelée Lisette, qui mit bas une petite Dalila (autre chienne s’il en est !) n’apporte pas grand-chose à la connaissance ni à la gloire du grand homme…
 
Mais beaucoup d’autres sont passionnantes : des simples billets de Berlioz, Bizet, Wagner aux correspondances fournies de Gounod (qui l’appelle « mon cher petit Camille »), Liszt (aux conseils avisés), Massenet (un des seuls à le tutoyer), Messager (un des plus intéressants, qui parle essentiellement « boulot ») ou Widor (amusée ou mordante),  de la lettre torrentueuse de Stamaty en 1846 – proposant un programme d’études pour le jeune Saint-Saëns – à celle argumentée de d’Indy, en 1919, défendant ses convictions musicales, ce sont plusieurs générations de créateurs notoires, à des titres divers, qui sont ici représentées par ces pièces d’archives accumulées au cours d’une étonnante carrière de soixante-quinze ans comme pianiste, organiste, chef d’orchestre et compositeur à la réputation internationale.
 
Si la personnalité de ceux qui écrivent est largement perceptible, le (mauvais) caractère et la susceptibilité de Saint-Saëns transparaissent aussi dans les lettres de ses correspondants, comme celle de Reynaldo Hahn (n° 250) dont le contenu est important pour mieux comprendre les relations entre les deux musiciens, et leurs caractères respectifs (mais pourquoi diable avoir rangé cette lettre datée « entre 1896 et 1913 », après la longue série de lettres de 1921 ?). Cet exemple d’échange à fleuret moucheté n’est pas unique, et l’on suppose souvent des lettres en retour de Saint-Saëns très blessantes, comme le laisse supposer celle de Messager (n° 407) : « Vous m’avez écrit une lettre où les choses les plus aimables alternent avec les sottises les plus injustifiées… […] Alors, rentrez tous vos piquants, soyez mon bon et cher maître comme vous avez toujours été et ne me dites plus de choses désagréables ». On est donc d’autant plus frustrés de ne trouver dans l’ouvrage aucun élément des réponses de Saint-Saëns et, dans les cas les plus intéressants, pas l’ombre d’un indice en note, alors que certaines de ces réponses se trouvent certainement dans d’autres dépôts d’archives.
 
Toujours est-il qu’il s’agit donc là d’un énorme travail d’inventaire et de transcription que l’on ne peut que saluer, d’autant que l’édition en est particulièrement soignée et fort bien illustrée, avec le portrait de chacun des correspondants (mais pourquoi ne pas avoir ajouté trois ou quatre lignes de biographies, certains d’entre eux étant bien obscurs aujourd’hui pour le profane ?), et avec des fac-simile de nombre de pages manuscrites. Une introduction et un avant-propos fort intéressants des éditeurs viennent fort à propos répondre à certaines des questions que se pose le lecteur attentif. Mais on ne peut s’empêcher de s’en poser d’autres : ainsi, pourquoi l’ordre alphabétique et non chronologique ? En effet, quel est pour le lecteur intéressé à Saint-Saëns le cadre de classement le plus approprié, celui qui écrit les lettres ou une période considérée ?
 
C’est peut-être là que se trouve l’élément le plus critiquable de l’ouvrage, son côté figé et passéiste : en effet, au fil de la lecture, on en arrive à se demander s’il ne faudrait pas arrêter de publier ce genre de livre sous leur forme papier, encombrante et lourde, et qui n’a plus aucun sens aujourd’hui où un DVD permet la recherche instantanée en plein-texte, sans avoir à courir les index. Tout particulièrement, dans le cas présent, cette technique permettrait au lecteur de regrouper les courriers sur une même date, une même année, etc., ce que l’on ne peut pas faire avec un livre de ce type autrement qu’au prix d’un travail de feuilletage long et fastidieux. Et à tout le moins, s’il faut vraiment publier un livre, un tel DVD pourrait y être joint.
 
Il s’agit néanmoins là d’un ouvrage de référence, mais qui s’adresse quand même plus au spécialiste qu’au profane, tout en marquant d’une fort belle première pierre l’immense inventaire à venir de ce fonds dieppois prestigieux.
 
Jean-Marcel Humbert
 

 

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