Gottlieb, Amadeo, Amadè...

Mozart, une passion française

Par Laurent Bury | lun 17 Juillet 2017 | Imprimer

Lors du premier séjour de Mozart à Paris, en 1763-64, on publie des Sonates pour le clavecin dédiées à Madame Victoire par « J[ohann] G[ottlieb] Wolfgang Mozart de Salzbourg ». En 1766, Voltaire écrit à Madame d’Epinay qu’il n’a pas pu voir « Votre petit Mazar ». En 1778, lors de sa troisième et dernière visite, un nouveau recueil de sonates pour clavecin est signée « Wolfgang Amadeo Mozart fils ». On le voit, notre pays a longtemps eu du mal à savoir comment appeler le jeune prodige, et récemment encore, sous le mandat de Gérard Mortier, l’Opéra de Paris se singularisa en le prénommant « Wolfgang Amadè ». De fait, Mozart semble avoir eu en France au moins autant de visages que de noms, et c’est ce que montre, bien plus en détail que ne peut le faire l’exposition ouverte le 20 juin, le catalogue Mozart, une passion française, volume richement illustré que publient la BNF, l’Opéra de Paris et l’AROP.

Laurence Decobert et David Hennebelle évoquent d’abord les trois voyages de Mozart en France, rendez-vous manqué sur le plan lyrique. En 1778, il est question d’un opéra sur les amours d’Alexandre et de Roxane : « Si seulement cette maudite langue française n’était pas si misérable pour la musique ! C’est abominable », écrit alors Mozart dans une lettre à son père. Il ne résultera rien de ce beau projet, et il faut attendre 1793 pour que Paris présente Le Mariage de Figaro, arrangé par Beaumarchais qui a rétabli ses dialogues parlés à la place des récitatifs. Comme le relate Jean Gribenski, l’œuvre, jugée trop longue, est retirée de l’affiche au bout de six représentations. Grand succès, en revanche, pour Les Mystères d’Isis, étrange adaptation de La Flûte enchantée donnée de 1801 jusqu’en 1827, et que le Palazzetto Bru-Zane nous a permis de redécouvrir il y a quelques années. En 1805 viendra un Don Juan transposé à Naples pour se terminer par une éruption du Vésuve. En parallèle, rappelle Céline Frigau Manning, le Théâtre Italien propose les opéras de Mozart en version originale. Originalité cependant toute relative, puisque les distributions incluent notamment un Don Giovanni ténor, le fameux Manuel García. Plus tard, Adolphe Nourrit s’appropriera lui aussi le personnage, en version française.

Jean-Michel Vinciguerra retrace la naissance d’un mythe mozartien dans la première moitié du XIXe siècle, à travers les écrits de Stendhal ou Balzac, mythe qui s’élabore malgré les avatars que continuent à connaître les partitions, à l’heure où Pauline Viardot transforme le manuscrit de Don Giovanni en Graal que l’on adore à genoux dans son salon. Cécile Reynaud présente ce fascinant collectionneur que fut Charles Malherbe, archiviste de l’Opéra, grâce auquel la France possède notamment 85 pages de Mitridate.

Mathias Auclair évoque  les spectacles parisiens, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, avec un arrêt inévitable sur Les Noces montées par Strehler en 1973. Simon Hatab rappelle comment Christoph Marthaler, Michael Haneke, Luc Bondy, et quelques autres ont cherché à réinventer Mozart à Paris, jusqu’à Anne Teresa de Keersmaeker. Notre consœur Elizabeth Giuliani se penche sur les manifestations françaises du culte mozartien et relate dans ses grandes lignes l’histoire du festival d’Aix.

Outre une interview où Cecilia Bartoli avoue qu’elle rêverait de pouvoir interpréter Don Giovanni, ce beau volume offre plusieurs annexes documentaires, dont une précieuse « Liste des principales représentations des opéras de Mozart à Paris » où l’on déplore diverses coquilles (« Teresa Sitch Randall », « Julia Barady »...), et où les heures glorieuses du Théâtre des Amandiers, bien qu’extra muros, auraient peut-être pu être mentionnées (Lucio Silla dans la production Chéreau en 1984, le Così de Luc Bondy en 1986).