Au bordel comme au cloître

Olivier Py, planches de salut

Par Laurent Bury | jeu 16 Août 2018 | Imprimer

Entré en théâtre comme on entre en religion, assumant la double provocation d’être à la fois catholique et gay, Olivier Py est une des personnalités centrales de la scène française. Acteur, auteur dramatique, romancier, metteur en scène, directeur du festival d’Avignon, sans oublier bien d’autres casquettes encore, son activité multiple semble lui permettre d’être présent sur tous les fronts. Si on ne lui doit jusqu’ici qu’un seul livret d’opéra (Le Vase de parfums, de Suzanne Giraud, créé en 2004), les mélomanes ont néanmoins d’excellentes raisons de connaître son nom : 32 productions d’opéra au compteur, qui lui ont valu un numéro spécial de L’Avant-Scène Opéra en 2013 (à l’époque, il n’avait encore signé qu’une vingtaine de mises en scène lyrique), trois nouveaux spectacles annoncés la saison prochaine – Lucia di Lammermoor à Bâle, La Traviata à Malmö, La Gioconda à Bruxelles – et plusieurs reprises, dont celle du Pelléas jadis monté à Moscou, ainsi que sa prestation de chanteur dans Mam’zelle Nitouche à Limoges, Montpellier, Rouen, Lausanne, Avignon et Toulouse… Olivier Py est devenu une figure incontournable pour l’amateur d’opéra.

Musicologue bien connu de ces mêmes amateurs d’opéra, Timothée Picard avait participé en 2013 au volume ASO susmentionné. Cette fois, il revient avec un épais volume, le premier en son genre puisque, jusqu’ici, Olivier Py avait pu faire l’objet de numéros spéciaux de revues, mais n’avait encore jamais été envisagé comme objet d’une monographie abordant tous les aspects de son art. Au prix d’un travail impressionnant, Timothée Picard disserte donc sur la totalité des écrits d’Olivier Py (et principalement ses pièces de théâtre et ses romans), sur ses spectacles, mais aussi sur les entretiens qu’il a accordés aux médias, et même les carnets, dessins et projets déposés à la BnF. Neuf chapitres, les neuf piliers de la Pyété, traitent des différentes facettes du personnage, du biographique jusqu’au politique, du plus superficiellement scandaleux au plus profondément réfléchi. S’il y a chez Py contiguïté de la back-room et de la chapelle, de la pureté et de la souillure, il y a aussi un engagement en faveur des œuvres et en faveur du public qui ne saurait laisser indifférent.

Autrement dit, et c’est là une précaution qu’il est utile d’apporter, l’opéra est bien présent dans ce livre, mais de manière discontinue : même le chapitre intitulé « Au risque du lyrisme » n’est pas exclusivement dévoué à Py metteur en scène d’opéra, mais montre aussi combien son théâtre a quelque chose d’opératique dans son goût de l’excès, de la pompe et des ors, dans son culte de la voix non sonorisée. Il faudra donc glaner ici et là, tout au long du volume, des remarques éclairantes sur l’emploi de la nudité dans Tannhäuser ou dans Les Contes d’Hoffmann, sur l’image du minotaure dans Ariane et Barbe-Bleue ; sur les grandes héroïnes lyriques, censées incarner « une féminité courageuse qui conteste la loi et défie sa violence oppressive, généralement placée du côté des hommes ». On trouvera une mise au point sur la nudité, formulée lors d’une rencontre à l’occasion des Huguenots à Strasbourg : « Le sexe est pour moi de l’ordre de l’épouvante, de l’effroi, et depuis toujours, on a commis une erreur d’interprétation en croyant que je faisais l’apologie de la débauche ». On s’interrogera sur la représentation des catholiques dans les opéras montés par Py (La Juive, Les Huguenots), sur le mal tel qu’il se matérialise à travers les figures du diable (dès la trilogie Freischütz-Damnation de Faust-Contes d’Hoffmann, et poursuivie avec The Rake’s Progress), sur le « romantisme détraqué » qui apparaît jusque dans Lulu. On explorera l’opposition entre soleil de la Méditerranée et brumes de l’Allemagne, Wagner étant venu bien avant Verdi dans le parcours de cet enfant du midi. On apprendra que le Hamlet d’Ambroise Thomas s’oppose au matérialisme triomphant du XIXe siècle en montrant le « désarroi des artistes confrontés à la dictature joyeuse de Napoléon III » et un « hédonisme radical exprimé à travers un éloge de l’alcoolisme ». On suivra la quête spirituelle de Salomé, avec son opposition entre le sacré et le saint. Et peut-être l’amateur d’opéra en tirera-t-il l’envie de devenir aussi amateur de théâtre, si ce n’est pas déjà le cas.  

 

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