Je suis un compositeur de théâtre

Paroles sans musique

Par Laurent Bury | jeu 16 Mars 2017 | Imprimer

Quand l’autobiographie de Philip Glass est sortie aux Etats-Unis, le 6 avril 2015, nous nous affligions à la perspective qu’aucun éditeur français n’ait l’intention d’en publier une traduction. Fort heureusement, près de deux ans après, la Rue Musicale vient nous donner tort, et les lecteurs exclusivement francophones pourront prendre connaissance du volume en question, dont le titre est fidèlement traduit par Paroles sans musique.

On pourra bien sûr y découvrir l’enfance et l’adolescence du jeune Philip dont le père, qui tenait un petit magasin de disques à Baltimore, écoutait Bartok, Chostakovitch et Stravinsky afin de comprendre pourquoi toute cette musique « moderne » ne se vendait pas ! On y suivra le parcours de l’apprenti compositeur et beatnik, qui devint végétarien et adepte du yoga sous l’influence de Hermann Hesse, tout en traversant l’Amérique à moto au début des années 1960. A Paris de 1964 à 1067, Glass reçut l’enseignement de deux maîtres que tout opposait : Nadia Boulanger et Ravi Shankar, ses deux anges gardiens. C’est dès cette époque qu’il se perçoit comme « compositeur de théâtre », puisqu’il crée une musique afin d’accompagner les représentations de Comédie de Beckett par la troupe qu'a fondée son épouse. « Dès mes débuts dans le théâtre, j’avais appris que la musique constituait la seule force unificatrice qui puisse guider le spectateur-auditeur du début à la fin de l’œuvre, que ce soit à l’opéra, au théâtre, dans la danse ou au cinéma. Cette unité ne pouvait venir ni des images, ni du mouvement, ni des paroles ».

Après un passage par l’Inde et le Tibet, Philip Glass revint en Amérique et la rencontre décisive eut lieu en 1973, lorsqu’il vit The Life and Times of Joseph Stalin de Bob Wilson : « A bien des égards, les interprétations de Bruckner et de Beethoven par Furtwängler m'avaient préparé au style de Wilson », cet autre « maître de la LENTEUR ». Décidant de travailler ensemble, quand Wilson lui propose Hitler, Glass répond Gandhi, et ils tombent d’accord sur Einstein. Einstein on the Beach vit ainsi le jour grâce à une commande officielle du gouvernement français, dans le cadre des commémorations du bicentenaire de la Révolution américaine, et l’œuvre fut offerte par la France aux Etats-Unis. On posa alors à Glass une question qu'il estime « à la fois stupide et intéressante » : était-ce réellement un opéra ? Réponse de l’intéressé : oui, puisqu’elle a besoin des moyens techniques que suppose une salle d’opéra. Après sa création au festival d’Avignon en juillet 1976, Einstein fut d’ailleurs donné deux fois à guichet fermé au Met, en novembre.

C’est ensuite grâce à la commande de Satyagraha par l’Opéra des Pays-Bas que Philip Glass put renoncer aux emplois alimentaires (plombier, chauffeur de taxi, etc.) et se consacrer exclusivement à la musique : pour la scène, bien sûr, pour le cinéma, mais aussi pour l’orchestre, le chef Dennis Russell Davies lui ayant commandé des œuvres symphonqiues en précisant : « Je ne veux pas que tu sois un de ces compositeurs d’opéra qui n’ont jamais écrit de symphonies ».

Curieusement, Philip Glass détaille sa carrière lyrique jusqu’à l’achèvement de sa Trilogie Cocteau, en 1996. Les opéras postérieurs sont tout juste mentionnés (Waiting for the Barbarians, créé en 2005, The Trial, opéra de chambre datant de 2014), et ne suscitent aucun commentaire. Manque du recul suffisant pour que le compositeur puisse évaluer ses propres compositions ? En attendant un éventuel autre volume couvrant la période plus récente, Glass se permet ce bel éloge du genre lyrique : « Il suffit de parcourir l’histoire de la musique pour s’apercevoir que les grandes évolutions se produisent toujours à l’opéra. Le théâtre place le compositeur dans un rapport singulier avec son propre travail. Dès que l’on doit prendre en compte les éléments qui le composent – le mouvement, l’image, le texte et la musique –, il se produit des phénomènes absolument inattendus. Le compositeur se retrouve dans une position où il ne sait plus comment procéder, et cette situation est sans doute bien plus profitable à la création et l’innovation que son opposé, un cadre totalement maîtrisé ».

 

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