Si Offenbach est grand…

Jacques Offenbach

Par Christophe Rizoud | mar 09 Novembre 2010 | Imprimer
Dieu merci, le regard que l’on porte sur l’œuvre de Jacques Offenbach (1819-1880) a considérablement changé en moins d’un demi-siècle. Pour nous en faire apprécier l’évolution, Nicolas d’Estienne d’Orves a astucieusement glissé à la fin de son livre un chapitre « Offenbach vu par ». D’Emile Zola en 1869 (« j’aboie dès que j’entends la musique aigrelette de M. Offenbach ») à Benoît Duteurtre en 2009 (« Ses dons naturels, son originalité éclatante et son irrésistible efficacité offrent une parfaite illustration du génie »), on mesure le chemin parcouru (un classement chronologique, plutôt qu’alphabétique, des auteurs des citations aurait été à cet effet encore plus révélateur).
 
Cette réhabilitation spectaculaire, on la doit entre autres aux enregistrements réalisés dans les années 1970 par Michel Plasson entouré d’une équipe de chanteurs époustouflants, Régine Crespin en tête. Une vingtaine d’années plus tard, Laurent Pelly et Marc Minkowski, accompagnés d’interprètes non moins éloquents, insufflait sur scène puis au disque une nouvelle vie aux chefs-d’oeuvre de Jacques Offenbach : Orphée aux enfers (1998) avec Natalie Dessay et Laurent Naouri, La Belle Hélène (2001), La Grande Duchesse de Gerolstein (2005) avec Yann Beuron et Felicity Lott (l’humour et le chic rachetant chez la soprano britannique un certain manque d’adéquation vocale à des rôles écrits pour Hortense Schneider). Citons aussi le travail réalisé par l’universitaire Jean-Claude Yon, auteur d’une biographie qui fait référence1. Puis comment passer sous silence les recherches menées sur les partitions par Jean-Christophe Keck (dont les sites www.offenbach-edition.de et www.jean-christophekeck.com sont des mines d’informations). « Si Offenbach est grand, Jean-Christophe Keck est son prophète », écrit à juste titre Nicolas d’Estienne d’Orves. Tous ont contribué à donner au compositeur d’Orphée aux enfers la place qu’il occupe aujourd’hui au panthéon des musiciens. Une place officielle mais à part. Si certaines œuvres bouffes de Rossini par leur fantaisie véloce, leur comique de l’absurde et leurs jeux sur les mots annoncent celles d’Offenbach, on ne lui connaît en revanche aucun successeur (seul le Poulenc des Mamelles de Tiresias nous semble pouvoir marcher sur ses brisées).
 
Dans ce contexte, la « brève monographie » (sic) de Nicolas d’Estiennes d’Orves n’apporte rien de nouveau sous le soleil. Voulue pourtant comme une « promenade buissonnière le long du fleuve offenbachien », elle ne sort pas des chemins que parcourt traditionnellement toute biographie. Chronologique, délaissant l’analyse d’une œuvre foisonnante (dont il aurait été intéressant d’isoler les constantes) et d’une personnalité fascinante (très éloignée de l’image d’amuseur public, inquiétante même par certains aspects), elle se contente de raconter une histoire que la plupart d’entre nous connaissent déjà : le jeune juif allemand parti à la conquête de Paris, le violoncelliste virtuose qui épouse Herminie d’Alcain, la création des Bouffes-Parisiens, le triomphe d’Orphée aux Enfers, les années de gloire jusqu’à la chute de l’Empire, le calvaire des Contes d’Hoffmann et la reconnaissance posthume. Le génie d’Offenbach n’étant plus à démontrer, il faut pour tenir notre intérêt éveillé tout le talent de Nicolas d’Estiennes d’Orves, ce ton sémillant dont la gaité légère n’a rien à envier au galop d’Orphée aux enfers.
 
Seule véritable incartade dans cette déambulation que l’on aurait aimée plus originale, la comparaison entre la démarche d’Offenbach et celle de Mel Brooks. Si l’analogie entre les œuvres du compositeur français et du cinéaste américain laisse dubitatif (mais sans doute ne connaissons-nous pas suffisamment le cinéma de Mel Brooks pour être véritablement convaincu), la réflexion apporte le temps de deux pages la bouffée d’impertinence que nous comptions trouver tout au long de l'ouvrage.
 
Impertinence et non gravelure. En mélangeant dans son avant-propos musique et branlette, Nicolas d’Estiennes d’Orves transgresse les frontières d’un bon goût que Jacques Offenbach, malgré toute son irréverence, n’a jamais outrepassé. C’est pour cela aussi qu’il est grand.
 
Christophe Rizoud
 
1 Jean-Claude Yon : Jacques Offenbach – Gallimard – 2000.
 

 

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