Béret basque et bottes de cuir

Lucia di Lammermoor - Limoges

Par Laurent Bury | dim 01 Novembre 2015 | Imprimer

Heureux habitants de Rouen, Limoges et (bientôt) Reims ! Ils auront pu applaudir, avant qu’elle ne soit définitivement happée par les plus grandes maisons, une soprano slave qui laisse béats tous ceux qui l’ont entendue. Avant d’être Violetta à Venise, à Glyndebourne, à Paris et bientôt à Covent Garden, Venera Gimadieva avait chanté La Traviata à Limoges et à Reims ; avant de faire ses débuts à Berlin et à Madrid, elle se produit une nouvelle – et ultime ? – fois dans nos théâtres de région dans un rôle qui lui convient à merveille. Cette Lucia di Lammermoor repose avant tout sur son talent, puisqu’elle est une interprète éblouissante de l’héroïne de Scott revue et corrigée par Cammarano et Donizetti. La voix est agile et précise, mais non dénuée de substance, de chair, et l’on est heureusement fort loin des Lucia-Olympia qui régnaient sur les scènes il y a un siècle. Son Edgardo, Rame Lahaj, sans tout à fait planer sur les mêmes cimes, a lui aussi de très sérieux avantages à faire valoir, notamment un timbre ensoleillé et une grande aisance scénique, mais on pourrait souhaiter davantage de nuances et plus de doubles consonnes (dans « Bell’alma innamorata », surtout). Le baryton russe Boris Pinkhasovich a la voix sonore, mais il abuse, lui des intonations et d’attitudes caricaturales de « méchant » de mélodrame, et il serait bon qu’il roule un peu moins ses r. Si Deyan Vatchkov en Raimondo est une basse aussi solide que slave, il est permis de se demander si cette musique est celle où s’épanouit le mieux la voix du jeune ténor français Enguerrand de Hys. Chœur discipliné et orchestre en bonne forme (à part quelques couacs des cuivres), conduits à bon port par le chef Antonello Allemandi, auquel on reprochera seulement un certain manque de tension, qui prive de nerf un passage aussi attendu que le sextuor.

Cela dit, cette absence relative d’urgence dramatique est infiniment plus criante sur la scène que dans la fosse. Face à son Faust à Bastille, on avait pu se dire que Jean-Romain Vesperini pâtissait des contraintes liées au décor de la production Martinoty avec lequel il avait été sommé de composer. Hélas, même sans cette entrave, la réussite n’est pas plus au rendez-vous. Certes, on a connu cadre plus inspirant que le décor de Bruno de Lavenère, cet envahissant bastion à demi englouti – allusion à la chute de la maison Ashton ? – mais quelle curieuse façon de l’utiliser ! Lorsqu’une tournette en dévoile l’intérieur, on voit s’y produire, en prologue muet au troisième acte, le meurtre d’Arturo par Lucia, et les invités de la noce viennent ensuite danser devant le cadavre et la meurtrière sans remarquer leur présence. De manière générale, le chœur se déplace ici sans rime ni raison, ralenti par l’étroitesse des deux escaliers qui desservent le susdit bastion. On est un peu en Ecosse, dans un passé imprécis : d’abord affublé de chemises à carreaux surmontés de bérets basques en guise de Tam o’shanter, les messieurs reviennent ensuite en tenue vaguement militaire ; comme dirait Odette de Crécy, tous les costumes sont « de l’époque »… Quant aux solistes, ils restent la plupart du temps les bras ballants ou se promènent entre les rideaux appelés à devenir des murs et des couloirs. Pour Lucia, une orientation intéressante se dessine au départ : mademoiselle porte la culotte – de cheval, sans doute – et l’on se dit qu’on va avoir droit à une Lucia-Katherine Hepburn plutôt qu’à « l’andouille » que dénonçait ici même Renée Doria. Lors de la confrontation avec son frère, l’impression se confirme : voilà une Lucia qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, malgré les possibles tendances incestueuses d’Enrico. Pendant la nuit de noces, tuer Arturo lorsqu’il veut la forcer paraît presque logique. Alors pour quoi devient-elle ensuite folle de manière aussi plate et conventionnelle ? A part la gesticulation très mode, qui la fait patouiller dans le sang qui surgit opportunément d’un coin du bastion, cette folie-là reste bien discrète et fort peu convaincante. En un mot, la Lucia de Venera Gimadieva méritait un autre écrin que ce spectacle atone.

 

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