America for ever

Madama Butterfly - Avenches

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 30 Juin 2016 | Imprimer

Contrairement à d’autres opéras, Madama Butterfly est rarement transposée, et le cadre japonisant traditionnel reste quasi immuable. La malheureuse héroïne est donc prisonnière de maisons de papier, cerisiers en fleurs et autres clichés plus ou moins stylisés. La production de ce soir n’échappe pas à cette règle, et les murs blancs de la maison japonaise traditionnelle servent d’écrans à des projections de cartes postales disneyennes soulignant le rythme des saisons, et parfois animées du passage d’un steamer. C’est dans la caractérisation des personnages que le metteur en scène Éric Vigié a choisi des principes plus radicaux. Cio-Cio-San, après la scène du mariage, apparaît comme une jeune femme moderne, vêtue et coiffée à la mode nippon-occidentale, ce qui rend plus troublant encore son abandon par Pinkerton pour une Américaine quelconque et aseptisée. Suzuki, de son côté, est présentée comme une employée intéressée, qui se contente d’engranger les pourboires de toute personne entrant dans la maison, prix de son silence, gommant ainsi le côté tant soit peu sympathique et maternel du personnage. Goro est un joyeux drille organisateur de mariages arrangés, et Sharpless assiste impuissant à des relations qui le dépassent. Quant à Pinkerton, il est à la fois acteur et jouet d’un jeu qu’il ne maîtrise pas, jusqu’à la scène finale où Cio-Cio-San attend son triple appel pour éclabousser de sang l’ensemble du décor. Mais tous ces partis-pris suffisent-ils à faire le grand spectacle que les spectateurs viennent chercher dans le cadre de plein air – maintenant sonorisé – des arènes romaines d’Avenches ?


© Photo Joseph Carlucci

La première de cette nouvelle production, présentée ce soir sous un ciel menaçant dans un amphithéâtre à moitié vide, manquait de punch, mais captivait néanmoins les spectateurs dont la qualité d’écoute est restée remarquable de bout en bout. C’est que, face à une direction plutôt molle et lancinante de Nir Kabaretti, certains solistes imposaient une forme de magnétisme. À commencer par la cantatrice coréenne Sae-Kyung Rim, bien connue sur le plan international comme l’une des grandes titulaires actuelles du rôle de Cio-Cio-San. Elle impose une évolution intéressante du personnage, depuis la conception traditionnelle du mariage jusqu’à une jeune femme moderne qui assume sans mièvrerie sa condition de « femme seule mère » à la liberté affichée. La voix est large et puissante, les graves bien posés qui lui permettent d’aborder également de grands rôles verdiens. Seuls manquent des aigus filés ou chantés piano, dans lesquels certaines de ses consœurs excellent. Le Pinkerton de Carlo Ventre est bien dans la tradition du yankee gonflé d’orgueil et pétri de certitudes sans nuances, mais sa voix puissante se marie bien avec celle de sa partenaire, ce qui nous a valu quelques beaux duos. Enfin, on retrouve dans la Suzuki de la Franco-Chinoise Qiulin Zhang la voix troublante de l’Erda parisienne, sans que celle-ci parvienne toutefois à créer une magie équivalente. Le Sharpless de Davide Damiani aux aigus tirés offre une prestation décevante, tandis que le Goro de Wei Nan et le bonze de Jérémie Brocard, aux voix trop peu sonores, sont meilleurs scéniquement que vocalement. Au contraire des chœurs qui offrent une assez bonne prestation vocale, mais dont le jeu est assez peu crédible.

 

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