L'éclosion d'un magnifique papillon

Madame Butterfly - Saint-Etienne

Par Yvan Beuvard | dim 07 Novembre 2021 | Imprimer

Malgré l’émotion douloureuse du IIIe acte, qui culmine avec le suicide de Cio-Cio-San, on sort profondément heureux de ce spectacle, captivé par la mise en scène et ses composantes, comme par ses interprètes. La production avait été créée en juin 2019 à Nancy, avec une distribution totalement différente. Tania Bracq en avait rendu compte, et nous nous garderons de répéter son propos relatif à la mise en scène d’Emmanuelle Bastet, propos dont la pertinence est pleinement confirmée. Un décor unique, d’une beauté constante, se renouvelle à l’aide de dix panneaux mobiles et à la faveur des merveilleux éclairages de Bernd Purkrabek. Le bois clair ajouré, au sol d’une large et puissante vague, rythmée d’un escalier, essence des cloisons-paravents constituées par les panneaux coulissants et pivotants, sont une réussite magistrale. La scénographie de Tim Northam, fidèle (*), juste et efficace, focalise l’action sur les principaux protagonistes, sans laisser dans l’ombre les nombreux chanteurs des chœurs, caractérisés un à un. La direction d’acteur, des premiers rôles au plus humble, en n’oubliant pas l’enfant au dernier acte, est millimétrée, d’une profonde justesse, ménageant nombre de tableaux plus admirables les uns que les autres, du mariage à la nuit tombante du premier acte, à l’attente du retour, avec Suzuki, jusqu’à l’enfermement de Cio-cio-San et de l’enfant avant le dénouement tragique. Les costumes, signés Véronique Seymat, et leurs changements pour les deux principaux acteurs, sont autant de réussites, comme ceux des seconds rôles et des nombreux anonymes. Un régal pour l’œil, avant d’être un régal pour les voix. 


Alexandra Marcellier (Cio-Cio-San) et Florian Laconi (Pinkerton) © Opéra de Saint-Etienne

A l’exception bienvenue de Valeria Tornatore (Suzuki), la distribution est française. La prise de rôle des principaux protagonistes est le gage de leur disponibilité et de leur engagement. D’un maintien et d’une constitution qui s’accordent idéalement à la jeune fille, Alexandra Marcellier est Cio Cio San, Madame Butterfly. De la joie juvénile au désespoir de la trahison et à la mort, c’est un véritable défi pour la jeune soprano lyrico-spinto qui aborde ici son premier très grand rôle sur scène, parmi les plus éprouvants. Son absolue sincérité, sa délicatesse, sa fraîcheur et sa malice au premier acte nous émeuvent, même si son médium reste fréquemment en-deçà. La volonté d’une expression retenue, comme la puissance de l’accompagnement en sont certainement les causes. Ces réserves seront balayées ensuite. En effet, au fil des scènes, la voix s’épanouit, s’approfondit pour une expression des plus justes, digne, sans pathos ajouté. Bien sûr, « Un bel di, vedremo », attendu de chacun, est émouvant de vérité vocale et dramatique. Mais plus encore, avant le bouleversant dialogue avec Suzuki, et la descente des fleurs, après la détresse, qui voit renaître un espoir vain, et le désespoir, « Che tua madre dovrà » dont le médium grave va s’élargir, croître, rayonner, dépourvu de tout effet mélodramatique, est d’une force exceptionnelle. La voix est longue, les couleurs renouvelées, aux accents jamais outranciers, avec des mezza voce superbes. L’ultime dialogue avec Suzuki confirme que nous tenons en Alexandra Marcellier une des plus prometteuses Cio-Cio-San. Merci à l’Opéra de Saint-Etienne d’avoir présidé à l’éclosion d’un magnifique papillon pour la première réalisation lyrique d'un opéra de la saison.

Malgré son physique séducteur, le Pinkerton du livret est abject, l’air ajouté à la révision en trois actes (« Addio, fiorito asil ») l’humanise à défaut de le disculper. Florian Laconi, le Messin à la voix ensoleillée que l’on ne présente plus, est remarquable dans l’incarnation de ce lieutenant américain, futile, vaniteux, inconsistant, désinvolte, qui abuse de la fragile geisha. Nouveau rôle, ajouté au riche répertoire de notre valeureux ténor. La voix est projetée, tranchante, dès sa première intervention (« Dovunque al mondo »), ne connaîtra jamais de faiblesse, aux aigus aisés : le chant, comme le jeu, sont parfaitement maîtrisés. Une première mémorable. Sharpless, le consul à Nagasaki, est confié à Yann Toussaint. Le port, la stature imposante, assorties de bienveillance, sont en adéquation parfaite avec l’emploi. La dignité, l’humanité du seul personnage masculin sympathique se traduisent par un chant exemplaire d’autorité naturelle comme de sensibilité. La voix, bien timbrée, sonore, est conduite avec art. Les dialogues et duos, tant avec Pinkerton qu’avec Cio-Cio-San ou Suzuki n’appellent eux aussi que des éloges.

Avec une solide expérience internationale, où elle illustre surtout le répertoire transalpin, Valeria Tornatore est Suzuki, l’humble et sensible servante, l’exact contraire de l’exécrable Pinkerton. Elle est admirable qu’il s’agisse de la voix, bien timbrée, comme du maintien. Son attention discrète, la compassion qu’illustre son chant sont d’une justesse exemplaire. Aucun sanglot superflu, l’émotion est d’autant plus forte qu’elle est nue, retenue, pudique. Les applaudissements, renforcés, lors des saluts marquent clairement combien le public a été touché par cette grande interprète. Goro, l’entremetteur sans scrupule, roué, calomniateur, est confié à Antoine Normand. Le timbre, très différencié de celui de Florian Laconi, l’écriture et le jeu font de ce personnage secondaire, vil, un être bien vivant. La composition est réussie. L’intervention du bonze, l’oncle de Cio-Cio-San, malédiction dépourvue de nuances, est brève, mais suffisante pour que Jean-Vincent Blot apparaisse sous son meilleur jour : voix puissante, impérieuse, que l’on souhaite écouter plus longuement à une prochaine occasion. Yamadori, le riche prédateur – Pinkerton local – est campé avec vérité vocale et dramatique par Marc Larcher. Les petits rôles sont à l'avenant.

Le chœur, totalement éclaté en de multiples figures, permet de traduire avec finesse la société dans laquelle se joue le drame. Le brindisi interrompu par les imprécations de l’oncle, le chœur en coulisses qui ferme le deuxième acte sont remarquables. Dirigé par Giuseppe Grazioli, l’orchestre, incisif, brillant et vif du prélude, nous laisse réservé sur le premier acte, où les équilibres font parfois défaut avec la scène. Le deuxième, la longue attente, avec ses évolutions psychologiques, sera beaucoup mieux illustré, intime, aux couleurs impressionnistes, avec des bois exceptionnels. La douceur, la tendresse sont indéniables, y compris dans le chœur bouches fermées, splendide évocation de la nuit suspendue. Quant au dernier acte, prodigieux, poignant, avec l’horreur finale, il est conduit avec soin, précision, un art consommé de la retenue comme des explosions.

(*) Seule infidélité au livret comme à l’esprit des librettistes et du musicien, la modification de la scène ultime où l’enfant continue de jouer, ignorant la mort de sa mère – tel le fils de Wozzeck et de Marie avec ses « hop ! hop ! » - et dont se saisit Pinkerton, confirmant son attachement à sa progéniture plus qu’à Cio-Cio-San. Ici, Pinkerton ignore l’enfant et enlace la petite geisha qui s’est traînée vers lui. On comprend mal cette lecture ambiguë.

 

 

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