La sensible

Madame Butterfly - Nancy

Par Tania Bracq | dim 23 Juin 2019 | Imprimer

Dans cette magnifique production de l’Opéra national de Lorraine, la sensible, c’est avant tout Emmanuelle Bastet, qui plonge pour la première fois dans les tumultes pucciniens, avec l’intelligence et la sensibilité qu’on lui connaît. Epatante directrice d’acteur, elle individualise chaque membre du choeur et compose de très beaux tableaux d’ensemble à la fois vivants et pittoresques. Les seconds rôles sont tout aussi convainquants ; du Goro de Grégory Bonfatti dont la voix large au focus précis fait merveille au prince Yamadori de Philippe-Nicolas Martin en passant par le jeune Pâcome Mertzweiller, déroutant de spontaneité. La psychologie des personnages principaux est brossée avec acuité, délicatesse, naturel : L’illusion passionnelle empêche autant Pinkerton que Cio Cio San de voir l’autre tel qu’il est : Chacun semble hypnotisé par cet exotisme qu’incarne l’autre dans un parfait exemple de cristallisation stendhalienne.

C’est sans doute cette analyse qui a conduit à la metteuse en scène à repenser le cadre visuel du spectacle : plutôt que de présenter l’univers trop clinquant d’une geisha apprêtée, elle choisit pour le décor et les costumes de s’appuyer sur un Japon fantasmé qui joue des codes du japonisme traditionnel autant que contemporain. C’est l’ambivalence de Butterfly, déchirée entre deux univers que donne à voir ce choix dramaturgique d’une parfaite élégance. En effet, si les splendides costumes de Véronique Seymat nous projettent dans une estampe d’Hiroshige avec ses kimonos aizome dans de sublimes camaïeux d’indigo ; la superbe scénographie de Tim Northam nous projette, elle, dans un exotisme très contemporain. Le sol de bois clair, ajouré, crée une colline qui peut se faire vague comme ciel étoilé ou encore devenir écrin abstrait et magique lorsqu’il est rétro éclairé. Des panneaux coulissants symbolisent quand à eux la maison de Butterfly. Ces paravents amovibles ne cessent de modifier l’espace ; Ils agrandissent ou rétrécissent l’univers fantasmé de l’épouse délaissée au fil de ses espoirs et de ses désillusions pour se faire de plus en plus enfermants, étriqués au fil de l’oeuvre, évoquant l’étau fatal qui se resserre autour de l’héroïne, comme ce rêve d’amour qui termine peau de chagrin.

La sensible, c’est également la soprano sud-coréenne Sunyoung Seo qui, pour ses débuts à Nancy – et plus largement, en France - propose une formidable Butterfly. Comédienne délicate, elle est charmante en amoureuse mutine au premier acte pour se révéler profondément touchante en femme blessée. Le souffle long, le legato ample, les mezza voce raffinés, son soprano ardent et rayonnant a des accents déchirants.

Edgaras Montvidas est celui par lequel le malheur arrive. Le ténor lituanien, qui travaille également régulièrement avec le Palazzetto Bru Zane, est un habitué de la maison nancéenne où il incarnait Werther le mois dernier. Son Pinkerton jouit d’une belle prestance scénique déjà admirée lors de sa précédente collaboration avec Emmanuelle Bastet dans une remarquable Traviata nantaise. Cynique et jouisseur au premier acte, il apparait ensuite sincèrement honteux de sa mesquinerie, donnant une épaisseur psychologique supplémentaire au personnage. Vocalement, aux médiums pleins et sonores,répondent des aigus assez tendus, voire inutilement poussés. Ce défaut s’améliore au fil de la représentation et dans le dernier acte, les notes hautes sont nettement mieux connectées au corps.

La sensible, c’est aussi Cornelia Oncioiu. La mezzo roumaine (récemment entendue à l’Opéra de Paris en Annina dans Traviata) excelle dans le rôle de Suzuki - déjà tenu au Grand Théâtre de Genève - qu’elle enrichit de son ample timbre d’or sombre. Le jeu tout en retenue de cette figure de compassion est d’une grande présence, même lorsqu’il est silencieux.

Mais la sensibilité n’est pas l’exclusif apanage des femmes, naturellement, et d’autres membres de l’équipe font également vibrer la corde sensible de notre émotion. C’est le cas, en particulier de Dario Solari qui campait un Scarpia fort convainquant cet hiver à Francfort. Pour ses débuts à Nancy, il compose un Sharpless démuni, compatissant au baryton soyeux, aussi bien ancré que projeté.

Modestas Pitrėnas est l’ultime sensible dont il nous faut parler : Le chef lituanien travaille la pâte sonore avec autant de générosité que de sensualité, suivi comme un seul homme par l’excellent Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Attentif aux chanteurs, il accompagne leur rubato avec une parfaite précision et joue avec brio des suspensions et des silences.

 

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