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Marc Mauillon : « Mettre sa voix dans les voyelles, pas l’inverse »

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Interview
1 avril 2026
Entretien avec Marc Mauillon et Pascal Sanchez, à quelques jours de leur concert d’airs sérieux et à boire salle Cortot.

Les deux complices évoquent leur récital imaginé comme un clin d’œil tendre et frondeur à tout un pan oublié de la chanson française (ce récital a déjà été donné à Venise en octobre 2025). Artisans du mot heureux, complices d’une guitare «à moustaches» et amoureux des répertoires qui mordent le réel par le biais du sous-entendu. Dialogue enjoué, où l’on croise des goguettes, des luthiers de Mirecourt, Peter Sellars, Loge et même un oiseau enrhumé.

Comment présenteriez-vous ce programme ?

Marc Mauillon – C’est un bouquet de chansons badines, délicieusement équivoques, jamais vulgaires: tout se joue dans le sous-entendu. L’impératif, du coup, c’est une diction sans faille. On joue en duo avec Pascal à la guitare, une historique de 1830 «à moustaches» (référence à la décoration de sa table d’harmonie) fabriquée dans la lutherie vosgienne de Mirecourt. 

Pascal Sanchez – En cherchant un répertoire écrit pour guitare (pas des transcriptions), je suis tombé sur un premier recueil de chansons et de fil en aiguille j’ai fini par en dénicher plus de 400. Je me suis tout de suite dit : « c’est pour Marc », je ne me voyais pas accompagner quelqu’un d’autre sur ces partitions. Nous les avons toutes épluchées et en avons gardé une vingtaine. 

MM – Musicalement, ces pages sont joliment troussées: la mélodie compte autant que le texte. Alexandre Dratwicki nous a aussi menés sur le terrain des goguettes, ce laboratoire de transgression chantée— y compris les chansons licencieuses. On est dans la continuité très française des chansons à boire, avec l’esprit cabaret qui cligne de l’œil.

Quelles étaient les conditions de création de ces chansons?
PS – Entre la mort de Louis XV et l’ère napoléonienne, dans des «petites maisons» où l’on cultivait l’espièglerie sociale. La guitare, passée du modèle baroque à doubles cordes (qui réclamaient un continuo pour la basse) à une facture plus moderne à cordes simples avec sixième corde grave, a permis de se passer du continuo et d’oser des formats en guitare seule.

Et les goguettes, c’était politique…
PS – Oui, des lieux de transgression par excellence. On a aussi trouvé beaucoup de chansons politiques, mais je ne les ai pas retenues: elles sont trop liées à l’actualité d’alors, dont nous avons perdu les codes. On privilégie l’esprit, le sel du langage.

Avez-vous une chanson préférée parmi celles du programme ?
MM – Oui La Cloche

PSLe lan la, L’Oiseau enrhumé, Ne vous y fiez pas – qui installent une vraie connivence avec le public.

On pourra réentendre ce programme ailleurs?
MM – Oui, au moins à Tourcoing pour le moment, et peut-être sur l’île du Levant cet été.

(la suite de l’entretien se poursuit avec Marc Mauillon uniquement)

Qu’est-ce qui vous a amené au chant, et à l’opéra en particulier?
À dix ans, j’ai tenu un rôle dans L’Arche de Noé de Britten: coup de foudre immédiat. Personne n’était musicien professionnel dans ma famille, mais je chantais en chœur d’enfants, j’ai donc fait de la musique très tôt. Étant aussi instrumentiste (flûte), j’ai vite appris à bien lire la musique et me voilà à fréquenter Stockhausen et Berio à Montbéliard dont le conservatoire possédait un fonds très important. Dès mon arrivée à Paris, on m’a donc naturellement proposé de chanter plusieurs créations de jeunes compositeurs. En parallèle, l’adolescence me voit m’éprendre de Caccini, des airs de cour. Ce double mouvement, ancien/contemporain, ne m’a jamais quitté. Ce sont des grammaires musicales très différentes. Les compositeurs contemporains m’ont aidé à ouvrir de nouvelles dimensions dans ma voix. Et quand on passe à la comédie musicale, il faut en plus gérer le micro, les chorégraphies, c’est très enrichissant.

Y-a-t-il des figures qui vous ont marqué?
Mon professeur Denis Morrier, musicologue, grand monteverdien, qui, bénévole à Ambronay, me passait des disques. Et puis des voix: je suis depuis toujours fan de Véronique Gens, et de voix comme celle de Claire Lefilliâtre (son disque Moulinié!). Leur intelligence du verbe m’a formé l’oreille.

Comment abordez-vous un rôle baroque par rapport à un rôle du répertoire contemporain ?
Par une méthode de travail qui épouse la nature du rôle. Le baroque demande une rhétorique, une souplesse d’ornement, une façon d’asseoir la prosodie. Le contemporain, lui, peut vous désaxer – et c’est tant mieux. 

On vous dit maniaque du mot.

Je n’ai pas l’impression de travailler «spécifiquement» le mot: j’ai été nourri par la tragédie lyrique qui exige d’habiter la langue. Quand j’enseigne, je répète: «mettez votre voix dans vos voyelles, pas l’inverse». Là-dessus, je ne transige pas. A une époque, je bataillais même pour faire retirer les surtitres mais j’ai depuis compris qu’ils permettaient une meilleure accessibilité pour le public ne parlant pas la langue. 

Cette manière de chanter est-elle le fruit d’un travail esthétique intentionnel ou votre manière naturelle de chanter depuis le début ?
À 25 ans, j’ai eu une petite crise salutaire: après quinze ans de cours, j’ai voulu retrouvé la responsabilité de mon son. J’ai donc arrêté les cours. Je travaille avec des enregistrements, j’écoute, je corrige. C’est un travail d’autonomie qui cadre bien avec ma personnalité.

Quelle place tient le collectif par rapport au soliste?
Primordiale. Ma grande réussite, c’est de ne faire désormais que des choses que j’aime, avec des gens que j’aime. 

Une collaboration qui vous enthousiasme?
Sur Castor & Pollux à Garnier, Peter Sellars m’a bluffé: il connaissait la partition par cœur, et j’ai pu parler de musique médiévale avec lui. Sa direction d’acteurs est faite pour être vue de près: une précision chirurgicale.

Et côté rôles à venir?
Loge dans L’Or du Rhin en 2028, mais je ne suis pas encore autorisé à vous dire où. Heureusement qu’il y a des directeurs d’opéra pour vous faire de telles propositions en vous entendant dans tout autre chose. A l’avenir j’adorerai chanter Le Comte des Noces, ou des rôles écrits pour les grands baryténors, notamment chez Handel : c’est un répertoire idéal pour ma voix et pour ce que j’aime incarner.

Ce métier vous semble-t-il plus difficile aujourd’hui?
Il est beaucoup plus difficile de commencer qu’à mon époque. Je le vois chez mes étudiants. L’incertitude plane sur l’avenir de certaines maisons d’opéra. Et pourtant, les gens sont ravis de venir : rien n’a changé là-dessus. Ça se fera autrement. Il y a de plus en plus de petites structures qui se montent; mes expériences dans des petits festivals sont très riches. Dans les grandes maisons, il y a parfois moins de proximité. Je suis touché par l’énergie folle des organisateurs locaux.

Minute badine

  • Vous chantez sous la douche? Non.
  • Ça se passe comment avec les voisins? Chez moi, je ne chante que mezzo voce, je vais dans mon studio quand il faut hurler.
  • Est-ce qu’il y a des choses à ne surtout pas manger avant d’entrer scène? Oui, tout.
  • Le compliment le plus étrange que vous ayez reçu ? «C’est désagréable mais finalement ça sonne». C’était maladroit mais une façon de reconnaître que l’uniformisation de l’émission est finalement récente, et que mon émission originale rejoint une forme de vérité historique.
  • Et le plus touchant? Une amie violoncelliste m’a dit que sa petite fille très malade riait aux éclats en me voyant dans King Arthur.

Retrouvez Marc Mauillon le 9 avril Salle Cortot, puis à Rouen les 10 et 11 dans l’Arlésienne et le Docteur Miracle

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