La reine du jour

Maria Stuarda - Marseille

Par Maurice Salles | dim 30 Octobre 2016 | Imprimer

A l’Opéra de Marseille ce dimanche le destin pathétique de Maria Stuarda a été nourri par le mal-être apparent de son interprète. Pour cette version de concert donnée pour lui rendre hommage, Annick Massis tenait visiblement à être à l’apogée de ses moyens. Est-ce cet enjeu qui a perturbé cette perfectionniste, dont le comportement corporel trahissait l’insécurité ? Toujours est-il que le souci constant du « fini » vocal a fini par l’emporter sur celui de l’incarnation. Or, et en cela le voisinage avec Anna Bolena était passionnant, d’une œuvre à l’autre Donizetti approfondit son art et devient toujours plus personnel. N’ayant pu obtenir le concours de Felice Romani pour tirer un livret de la tragédie de Schiller, il fait appel à un jeune homme, Giuseppe Bardari, dont ce sera l’unique expérience de ce type. En fait, il  n’est qu’un instrument chargé d’assembler les paroles que le compositeur prescrit. Ainsi, si l’explosion finale d’Anna Bolena était celle de la chute où une parvenue se désintégrait et révélait malgré elle sa trivialité profonde, le dernier acte de Maria Stuarda donne à entendre à l’inverse une montée au supplice qui est une sublimation, même pour une héroïne de sang royal. Les mots et la musique expriment cette ascension spirituelle, qui s’accomplit par le renoncement aux projets personnels de fuite et de vengeance, et la volonté de se rapprocher de Dieu, imploré de protéger l’Angleterre.

On ne peut passer sous silence que cette dimension dramatique du personnage a été absente de l’interprétation d’Annick Massis, exclusivement soucieuse de perfection technique et de beau son, et très concentrée sur la partition. Et certes, ce n’est pas la fugace bulle d'air qui lui a arraché une grimace et qu’elle a semblé déplorer même aux saluts sous la pluie des ovations, qui pourrait ternir l’éclat d’une pareille prestation vocale. La faiblesse des graves demeure, mais la clarté, la tenue des aigus, la souplesse et le contrôle de l’émission, les pianissimi et les messe di voce sont de premier ordre et défient le temps. En fait, alors que nous redoutions pour elle la scène de la confrontation avec l’Elisabetta de Silvia Tro Santafé, c’est alors qu’elle a révélé son potentiel dramatique en soutenant l’assaut. Il faut dire aux lecteurs qui auraient découvert la mezzo-soprano valencienne à travers le portrait qu’en a tracé récemment Guillaume Saintagne qu’outre la voix immense et cuivrée qu’il évoque, elle possède un tempérament qui gorge d’énergie les personnages qu’elle incarne. Longtemps nous sommes resté sur la réserve, tant la voix nous semblait parfois échapper à tout contrôle. Aujourd’hui l’instrument est discipliné mais conserve un tranchant et une étendue qui font sonner tous les accents de colère ou de mépris d’Elisabetta avec une force redoutable pour ses partenaires, et une agilité spectaculaire et dévastatrice dans les passages en staccato. Connaissant bien le rôle, elle se permet donc de l’interpréter, mimiques et mouvements du corps à l’appui, ce qui donne à la reine vierge une sensualité inhabituelle mais compatible avec ses manœuvres à l’égard de Leicester. Aurélie Ligerot ne peut ni briller ni décevoir dans le rôle effacé de la suivante Anna.


Enea Scala (Leicester) et Annick Massis (Maria Stuarda) © Christian Dresse

La réussite est la même pour ce qui est des rôles masculins. L’objet de la rivalité, Leicester, est ici incarné par Enea Scala, vocalité vigoureuse et sans reproche, avec une ostentation physique parfaitement en situation avec le personnage. Le conseiller politique Cecil est investi par Florian Sempey du poids vocal associé à celui qui veut peser sur les décisions de la fille d’Henry VIII, et il ne néglige aucune des intentions que lui prête le livret. Remplaçant de luxe pour Marco Vinco, avec Mirco Palazzi qui au lendemain d’Anna Bolena assume le rôle de Talbot, le conseiller spirituel de la reine prisonnière, avec la même musicalité et la même intelligence. Comme la veille les chœurs se montrent à la hauteur de la musique de Donizetti, en interprétant leurs parties avec cohésion et subtilité, le chœur féminin recueillant de vifs applaudissements dans la pièce dite « l’hymne à la mort ».

La discipline est la même dans l’orchestre que Roberto Rizzi Brignoli dirige avec la même vigilance et le même souci de ne pas rompre la continuité musicale par des pauses trop longues entre les numéros. Ainsi le discours garde-t-il sa cohérence rythmique malgré les infléchissements parfois consentis aux chanteurs, et retrouve-t-il sa dynamique et son brillant orchestral dès que les voix ne sont pas menacées. Ainsi malgré la puissance des instruments actuels et l’ampleur de la salle le chef parvient-t-il à maintenir celles-ci présentes même dans les ensembles, sans pour autant les contraindre à se gonfler pour y parvenir. C’est du beau travail de direction au service des opéras dits de « belcanto ». Le public ne s’y trompe pas, qui englobe le chef dans les ovations interminables qui saluent le plateau, avec évidemment une prime pour Annick Massis, la reine du jour, talonnée de près par Silvia Tro Santafé.

 

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