Une chaleur méditerranéenne

Marianne Crebassa - Alphonse Cemin - Montpellier (Festival)

Par Yvan Beuvard | dim 31 Juillet 2022 | Imprimer

En dehors des pièces pour piano seul et des merveilleuses Chansons de Bilitis, qui introduisent la soirée, comme des Cinq mélodies populaires grecques, de Ravel, qui la concluent, le programme reprend l’essentiel du dernier enregistrement de notre diva (le velours de la voix) qu’avait justement apprécié Charles Sigel. Déjà, Alphonse Cemin, son fidèle complice de longue date, participait à l’enregistrement, où Ben Glassberg dirigeait l’orchestre du Capitole de Toulouse. Ce soir, y compris au niveau des commentaires, le pianiste fait jeu égal avec sa partenaire, et leur intelligence comme leur engagement rayonnant offriront le plus beau des cadeaux à une salle comble et ravie. Il est vrai que chaque apparition de Marianne Crebassa à Montpellier, auquel tant de souvenirs l’attachent, prend la forme d’un événement.

On le sait, l’une de nos plus grandes mezzos sera privée de Périchole à la rentrée : la perspective de l’heureux événement, clairement visible, semble avoir ajouté à son bonheur de chanter pour un public qui l’aime depuis ses débuts. Plus épanouie que jamais, ce sera un feu d’artifice que ce récital, où l’émotion se décline dans tous les registres.

Même en ayant adoré son dernier disque, malgré la somptuosité de l’orchestre conduit par Ben Glassberg, la beauté de la guitare de Thibaut Garcia, on est en droit de lui préférer encore les mélodies dotées de leur accompagnement original, au piano. D’autant qu’Alphonse Cemin est orfèvre en la matière (*). Ses soli, Lavapiès (d’Iberia d’Albeniz) comme La Soirée dans Grenade (des Estampes, de Debussy) participent à notre bonheur : du grand piano, clair, animé comme mystérieux, dont le chant souple et la progression séduisent et captivent.

Dès la première phrase de La flûte de Pan, nous avons la promesse d’une belle soirée. La rondeur du timbre, la plénitude de l’émission, l’égalité des registres, l’articulation sont au rendez-vous. Tel Pan, Debussy avait le pouvoir de transformer les sensations en sonorités allusives. Les Chansons de Bilitis, si elles sont sans rapport direct à l’Espagne, ont le mérite de nous révéler la moire de la voix de Marianne Crebassa, tout autant que son esprit. La sensualité, l’onirisme, tout est là, évanescent, d’une pureté d’émission exemplaire, jusqu'au Tombeau des Naïades. Bouleversante introduction.


Alphonse Cemin et Marianne Crebassa © Marc Ginot

Comme dans le CD, nous n’écouterons que quatre des Six chansons catalanes de Jesus Guridi, absolument splendides, ainsi que Charles Sigel l’a souligné. On s’explique d’autant moins que la sombre « Sereno ! » et la gracieuse « Ilamale con el pañuelo » en soient retranchées. La musique vocale de Federico Mompou reste à découvrir, pour l’essentiel. Sachons gré à nos interprètes de s’en faire les meilleurs défenseurs. Les mélodies de Combat del somni, incantatoires, âpres, dépouillées, sont autant de réussites, fascinantes. Nous partageons pleinement les commentaires de notre confrère auxquels nous renvoyons le lecteur.

Les espagnolades (Nuit d’Espagne, de Massenet, la Chanson espagnole, de Ravel, enfin la Séguidille de Falla) sont parmi les plus réussies de la soirée.

L’entracte aura permis la mue vestimentaire de notre chanteuse : à la fraîcheur du bleu azur succèdent l’or rouge et les paillettes, pour la suite d’un programme chaleureux.

Dans l’extrait de la Vide breve, de Falla, c’est à une cantaora plus vraie que nature que nous avons affaire pour l’air de Sala (« Vivan los que rien ») : Des graves impressionnants, naturels, un medium velouté, des aigus insolents qui savent se faire chuchotés, avec, toujours, un incroyable raffinement.

Le récital s’achève sur les Cinq mélodies populaires grecques, de Ravel, d’une extrême concision. La simple Chanson de la mariée, dont la fraîcheur naïve et l’invention nous ravissent, suivie de Là-bas vers l’église relèvent de ce folklore imaginaire que nourriront bien des contemporains. La chanson des cueilleuses de lentisques , où le temps semble suspendu, puis le Tout gai  bondissant de joie confirment tout l’art du phrasé et de la dynamique, assortis d’un legato et d’une diction exemplaires, avec les couleurs les plus variées de Marianne Crebassa comme celui d’Alphonse Cemin. Deux bis (dont la séguédille de Carmen) répondront aux longues acclamations du public.

(*) prisé de nombre de grandes voix de la nouvelle génération, outre Marianne Crebassa, on le connaît aussi comme pianiste de prédilection de Julie Fuchs, de Kate Lindsey, de Damien Pass…

 

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