Le velours de la voix

Marianne Crebassa : Séguedilles

Par Charles Sigel | jeu 21 Octobre 2021 | Imprimer

C’est le troisième récital enregistré de Marianne Crebassa. Après un premier, Oh, Boy ! consacré il y a quatre ans à quelques-uns des rôles travestis dévolus aux mezzos par Mozart, Gluck, Gounod, Chabrier, etc. (et qui chante Il tenero momento, de Lucio Silla de cette manière ?), puis un récital de French Songs (sic) avec Fazil Say, où elle donnait notamment un très beau Shéhérazade de Ravel, en voici un autre, inspiré par ses origines espagnoles.
L’idée étant de confronter deux Espagne, celle des Espagnols (De Falla, Mompou, Guridi) et celle des Français inspirée par elle, ou par l’image qu’ils s’en font : Massenet, Saint-Saëns, Offenbach, Ravel et, inévitablement, Bizet.
Evidemment les disques-récitals ont, avec leur côté tutti frutti, picorage, carte de visite, quelque chose d’agaçant et de frustrant, et on voudra, selon ses prédilections, un peu plus de ceci, un peu moins de cela…

Ce qui frappe dès les premiers mots de Carmen et du disque  (« Quand je vous aimerai ? Ma foi, je ne sais pas… »), c’est cette voix brune, aux graves de contralto, et au fil de la Habanera, insinuante à souhait, on admirera la maîtrise du souffle, ici et là un vibrato caressant, des demi-teintes délectables et la rutilance du fa dièse final ! Et surtout les aristocratiques raffinements de cette cigarière.
Un peu plus loin, la Séguedille « Près des remparts de Séville » distillera les mêmes charmes sexy, la même joyeuse maîtrise vocale et les mêmes couleurs fauves, le même velours. Et toujours ce sens du phrasé, de la cambrure, des rubatos, des accents, des notes vibrées, et une irrésistible insolence (avec et c’est dommage un Don José / Stanislas de Barbeyrac un peu exilé de sa zone de confort).
Pour la dernière plage du disque, retour de la bohémienne avec la Chanson (« Les tringles des sistres tintaient… » ). A nouveau cette Carmen libre, au fier panache vocal, aux graves troublants, aux médiums dorés, et aux aigus ensoleillés. En 2016 Crebassa disait : « Je chanterai Carmen quand ma voix le décidera ». Le moment semble être venu…

Les pièces du répertoire français, si réussies soient-elles, troubleront moins que les authentiquement espagnoles. Mais on aime particulièrement le Nuit d’Espagne de Massenet, délicatement accompagné à la guitare par Thibaut Garcia, chanté avec le charme enjôleur qu’il faut, entre graves veloutés et alanguissements penchés.
De Massenet aussi, Quand la femme a vingt ans, extrait de Don Quichotte, frôle le clin d’œil et le second degré dans le registre Espagne d’opéra-comique, séduction enivrante à l’appui, et quel chic !
Le duo de Saint-Saëns (avec Adriana Gonzales) peine davantage à convaincre de sa nécessité, mais les deux Ravel sont particulièrement réussis, une Chanson espagnole qui sonne très authentique (c’est le fameux tropisme espagnol du compositeur de Monfort-l’Amaury) et surtout un Oh la pitoyable aventure qui donne envie de voir Marianne Crebassa en Concepción de L’Heure espagnole, elle qui a été un Enfant en proie aux sortilèges très convaincant. Là encore, l’humour fait merveille autant que le brillant de la voix.
 Au rayon friandises, les deux extraits de la Périchole tout en ayant la désinvolture qu’on aime rendent à Offenbach tout le soin et la précision qu’il demande (et Barbeyrac est ici tout à fait chez lui).

Mais à notre goût ce qui donne son prix à ce récital, ce sont les pièces espagnoles (et celles-là, on en voudrait davantage).
Ainsi le Vivan los que rien de La Vida breve dont Crebassa signe une version magnifique, chantée d’une voix frémissante de passion, avec des graves presque rugueux, dignes d’une cantaora, d’altières notes hautes, un héroïsme troublant.

Il est passionnant de comparer ses Jesús Guridi (quatre des Seis canciones castellanas, pourquoi seulement quatre ?) avec la version de Teresa Berganza. Elles y sont aussi admirables l’une que l’autre, mais le timbre plus sombre,  plus charnel de Crebassa prête à ces mélodies d’amour déçu un dramatisme qu’allège celui, plus allusif, plus lyrique de Berganza.
Alla arriba, en aquella montaña frémissant de désir inabouti, No quiero tus avellanas où la voix se fait fragile pour dire le désenchantement, Cómo quieres que advine vibrant d’une fièvre inquiète (alors qu’il y avait chez Berganza un sourire, l’enjouement de l’élan amoureux)… et si Mañanita de San Juan avait chez Teresa la lumière d’une aubade parcourue de colombes, elle se pare chez Marianne d’une nostalgie profonde,.

Et s’agissant des Combat del somni de Mompou, mise en musique de très beaux poèmes de Josep Janés, la comparaison cette fois-ci avec Victoria de Los Angeles laisse une impression semblable : il y avait une candeur chez Victoria, quelque chose d’opalin, quand elle chantait Damont de tu només les flors, il y a chez Crebassa une palpitation inquiète, un frémissement, et soudain un cri (très beau et très musical), un sentiment tragique de la vie qui bouleverse.
Les quatre autres mélodies de ce si beau cycle (qui est le cœur sensible de ce récital) ont la même grâce sombre, Aquesta Nit un mateix vent nocturne diaphane, Jo et pressentia com la mar sublime chant d’amour éperdu, Fes-me la vida transparent dans un éclairage debussyste, Ara no sé si et veig encar songe fantomatique aux confins de la nuit. Tout cela distille une émotion profonde.

A quoi cela tient-il ? Sans doute aux couleurs de la voix (une faute de frappe nous avait d’abord fait écrire aux douleurs de la voix et la formule nous plairait assez, car oui il y a de la douleur dans ce qu’elle suggère, – étant entendu qu’elle est d’une santé éclatante et qu’elle n’est en rien souffrante…) Chaque voix est unique et chaque artiste aussi, on le sait bien. La preuve !

 

 

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