L'anti-Visconti

Mort à Venise - Nice

Par Laurent Bury | mer 20 Janvier 2016 | Imprimer

Lourde tâche pour Britten que d'avoir à lutter contre Visconti, et le compositeur britannique n'apprécia guère cette concurrence avec laquelle il n'avait pas compté en s'attaquant à la nouvelle de Thomas Mann. Plus encore que contre les images de l'auteur de Senso, c'est contre la Symphonie n° 5 de Mahler qu'il lui faudrait se battre, au moment même où il semblait soucieux de réduire sa musique à l'essentiel, s'avançant vers un dépouillement accru, loin de toute séduction immédiate. La partition de Mort à Venise n'a rien qui séduise directement l'oreille, et la plage du Lido n'a pas inspiré à Britten des pages aussi prenantes que la mer de Peter Grimes. En dehors de quelques brefs éclats orchestraux, ce dernier opéra du maître d'Aldeburgh se présente davantage comme un long monologue à peine entrecoupé de quelques scènes dialoguées ou faisant intervenir le chœur, sans oublier quelques pages instrumentales destinées à être chorégraphiées. L'Orchestre philharmonique de Nice, parfaitement discipliné, exécute sans faillir les volontés du compositeur, guidé par Roland Böer, chef « généraliste » qui, s'il ne peut se prévaloir d'aucune familiarité parculière avec Britten, peut néanmoins s'appuyer sur une solide expérience de la direction, dans un répertoire allant de La Flûte enchantée (qu'il dirigeait à La Scala dans la production de William Kentridge, voir DVD Opus Arte) à Albert Herring, Britten quand même, à Copenhague en 2012.

Pour sa mise en scène, Hermann Schneider, futur directeur du Landestheater de Linz, coproducteur du spectacle, semble avoir décidé que l'opéra n'avait pas à rivaliser avec le cinéma. Là où d'autres productions s'efforçaient de composer avec les nombreux changements de décor prévus par le livret (dix-sept tableaux selon Myfanwy Piper, également librettiste d'Owen Wingrave et de The Turn of the Screw), là où d'autres metteurs en scène tentent de recréer l'animation de l'hôtel ou de la plage, avec un réalisme à peine tempéré par la stylisation propre aux passages dansés, il opte à l'inverse pour une démarche « intellectuelle », qui situe Venise dans l'esprit d'Aschenbach. Tout commence dans l'appartement munichois de l'écrivain, et s'y termine également : le décor, un bureau-bibliothèque confortablement meublé, s'ouvre en deux, le plafond se soulève, et se transforme, imagination aidant, en ruelles ou canaux vénitiens, puis se reforme peu à peu, et l'opéra se termine avec le héros étendu sur un canapé où l'on soupçonne qu'il sommeille plutôt qu'il ne meurt. Quelques projections de films noir et blanc permettent de visualiser la Serenissima dont rêve ou se souvient Aschenbach. Cette approche, tout à fait défendable, présente malgré tout un défaut, en tout cas dans sa réalisation : elle ne contribue guère à rendre plus animée une œuvre que menace déjà l'excès d'introspection, et les scènes de foule se réduisent à des défilés de personnages en rang d'oignon, ou à des tableaux extrêmement statiques.

C'est une très lourde responsabilité qui pèse donc sur les épaules de Hans Schöpflin, et le ténor allemand s'en acquitte fort bien, familier qu'il est de ce rôle et de la musique de Britten plus généralement. La voix est souple, même si le timbre prend parfois des colorations un peu nasales, mais on peut se demander si elles ne relèvent pas de la caractérisation du personnage et d'une proximité avec son créateur, un Peter Pears quand même âgé de 63 ans lors de la première mondiale de Mort à Venise. L'acteur est totalement convaincant, notamment dans sa déchéance et son délire final. Davide Damiani a la non moins lourde fonction d'incarner pas moins de huit personnages différents, et il n'est pas certain qu'il parvienne toujours bien à les différencier de manière très perceptible pour le spectateur, peut-être faute de couleurs plus variées d'une silhouette à l'autre. Le contre-ténor James Laing est un Apollon plein de prestance et d'aplomb, mais on comprend seulement lors des saluts, quand il est éclairé d'une lumière vive, qu'il était habillé et grimé de manière à être un double d'Aschenbach. Richard Rittelmann est l'un des rares emplois secondaires à bénéficier d'une scène un peu plus développée, en employé de l'agence de voyage assailli par les touristes soucieux de quitter Venise, le choeur de l'Opéra de Nice interprétant avec beaucoup de talent tous les micro-personnages prévus par la partition. A signaler également, la prestation du jeune danseur Lohan Jaquet en Tadzio, avec là encore, le choix de s'éloigner de Visconti, puisque loin de l'éphèbe aux boucles blondes du film, son physique évoque plutôt Jean Cocteau adolescent.

 

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