Une folle journée en Vendée…

Mozart Airs et symphonies - Thiré

Par Catherine Jordy | ven 26 Août 2022 | Imprimer

Le festival « Dans les jardins de William Christie » en est à sa 11e édition et ces rencontres musicales en Vendée proposent une nouvelle fois, pour les habitués comme pour les néophytes, une offre pléthorique au sein de laquelle on se plonge avec délices, aspiré dans une féerie bucolique, voire paradisiaque. Dans un nid douillet de verdure, l’auditeur est pris dans un tourbillon musical savant et populaire à la fois dans lequel il se noie avec bonheur, mais avec un rythme effréné. Il faut dire que les journées, commencées tout de suite après le déjeuner, s’achèvent bien après la nuit tombée, dans une cadence soutenue et tranquille à la fois, dont on sort repu et satisfait, le cœur léger et l’âme en fête.

Après avoir pénétré dans le vaste domaine acheté dans le petit village de Thiré en 1985 par le musicien franco-américain, on se familiarise rapidement avec les lieux et il s’agit dès lors de se décider pour les activités du jour. En effet, il faut tout d’abord trancher entre une visite des jardins, un parcours itinérant de danse ou un atelier de chant. L’appel de l’oreille l’imposant, on opte pour la leçon de musique plutôt que la découverte guidée des jardins, remise au lendemain. Et c’est avec grand plaisir qu’on participe au canon organisé avec enthousiasme et conviction par une Sophie Daneman au sourire ravageur et irrésistible, forte de son expérience de soprano, de metteur en scène, mais aussi de pédagogue auprès de William Christie et ses Arts Florissants depuis de longues années. Conçu pour les familles, cet atelier est cette année consacré à Molière et au Bourgeois gentilhomme. C’est didactique, drôle et convivial.

Puis commencent les promenades musicales, où, là encore, il faut choisir l’un des trois endroits privilégiés des merveilleux jardins où se déroulent en simultané des concerts d’une quinzaine de minutes toutes les demi-heures. On opte pour un parcours largement consacré à Mozart. C’est dans le petit bois d’Henry-Claude que nous choisissons de commencer les choses (plus ou moins) sérieuses, avec un trio puis un quintette de Mozart interprétés par les jeunes musiciens de la Juilliard School de New York, au talent prometteur. Les capsules musicales sont élaborées par les artistes, qui s’arrangent entre eux pour peaufiner leur interprétation et trouver les combinaisons idéales. Un peu plus loin, devant le Mur des Cyclopes constitué de pierres de la région et de troncs d’arbres tombés lors d’une tempête précédente, c’est à un « Là ci darem la mano » qu’on se laisse aller, toujours autour de Mozart, avec des adaptations d’airs de la Flûte ou de Figaro (dont le ravissant « L’ho perduta ») pour basson et violoncelle. Le jeune instrumentiste des Arts Florissants Niels Coppalle nous rappelle que Mozart était lui-même adepte de ces transpositions, qui permettaient de jouer en formation réduite pour des motifs économiques, bien entendu, mais aussi de faire entendre les principaux airs avant les Premières, opération de publicité et familiarisation de l’oreille. Musiciens confirmés et jeunes étudiants se mêlent harmonieusement. Les deux promenades suivantes se font à la Pinède, merveilleuse colline où les pins parasols bordés de cyprès évoquent immanquablement les jardins de la Villa Borghèse à Rome. Les extraits de quatuors à cordes de Haydn, ce père spirituel de Mozart, ont été choisis car ils correspondent à un moment où le violoncelle permet d’interpréter des mélodies, s’élevant au-dessus de son statut d’instrument d’accompagnement. Du coin de l’œil, on note la présence du maître. William Christie se tient parmi les auditeurs, attentif et très digne, puis s’éloigne et disparaît sous une arche végétale en direction du pigeonnier, reconstruit dans les jardins et habité par d’immaculées colombes qui roucoulent délicatement. À 18 heures, c’est sur les Terrasses qui jouxtent le Bâtiment, l’ancienne ferme délabrée devenue la demeure de William Christie, que se tient la Carte blanche à Emmanuel Resche, premier violon des Arts Florissants, avec un tiers de l’effectif total. C’est à un Concerto grosso de Haendel tout en virtuosité auquel assiste, visiblement aux anges, le maître des lieux, juste avant la pause consacrée à un rapide dîner pris aux confins du jardin.


© Julien Gazeau

Pour le concert du soir, après avoir renoncé à un alléchant concert à l’église de Thiré, c’est en faveur du Miroir d’eau qu’on se décide, pour un programme encore dédié à Mozart et à Carl Philipp Emanuel Bach, qui avaient tous deux pour mécène le baron Van Swieten. Les airs de Mozart sont interprétés par la mezzo Eva Zaïcik, lauréate en 2018 – comme entre autres Sonya Yoncheva avant elle – du Jardin des Voix, cette pépinière de chanteurs baroques créée en 2002. La jeune femme, auréolée de prix, se présente sur la scène flottante du Miroir d’eau et la magie opère d’emblée. Mais avant d’évoquer la beauté de son chant, il faut mesurer l’impact du Miroir d’eau, bassin de 70 mètres de long bordé d’une double allée de platanes étoffée par une haie de charmes. Les spectateurs sont installés en face du bassin et de sa perspective ; pour un peu, on s’imaginerait appartenir à la cour de Louis XIV. L’espace rappelle également les jardins de la Rome antique et le célèbre Canope de la Villa Hadriana à Tivoli. Il se conclut par une magnifique rocaille et des arches végétalisées du plus bel effet. Le spectacle est enchanteur et la tombée de la nuit permet de voir peu à peu les arbres se transformer, éclairés par un simple faisceau qui les sculpte en colonnes quand les rocailles, statues et arbustes se reflètent dans l’onde, en merveilleux contrepoint baroque et en parfait éveil des sens, les senteurs estivales se mêlant au frémissement léger des feuillages et au bruissement d’ailes des oiseaux. C’est à peine si l’on s’est aperçu que le plateau flottant était sonorisé, créant une acoustique aussi stupéfiante que féerique. Disposés en éventail pyramidal, les musiciens des Arts Florissants sont conduits avec une fermeté doublée d’une grande souplesse par Paul Agnew, co-directeur du festival, dont on ne peut s’empêcher de remarquer les faux airs de ressemblance avec William Christie, tant dans l’apparence physique que dans la façon de diriger. Élégance et précision caractérisent les couleurs de l’orchestre. Quant à Eva Zaïcik, elle dégage une autorité naturelle doublée d’une noblesse dans l’interprétation que sublime la beauté de son timbre doux et moelleux. La diction est impeccable, mais le jeu minimaliste, très intériorisé. On regrette de ne pas avoir ici l’opportunité de découvrir la mezzo-soprano dans une version scénique. En attendant, on apprécie la qualité de son legato dans les airs de Mithridate. Son « Voi che sapete » lui permet de déployer des trésors de délicatesse.

Pour finir la soirée, c’est dans l’église de Thiré que se tient une « Méditation à l’aube de la nuit », où Paul Agnew passe du rôle de chef d’orchestre à celui de ténor, après avoir demandé au public de ne pas applaudir pour mieux se préparer au sommeil, avec un programme calme et toute en sérénité d’œuvres peu connues de Tobias Hume, compositeur anglais, violiste mais aussi soldat. Paul Agnew met tout son art au service de ces airs ; il est admirablement secondé par Myriam Rignol, qui lui vole littéralement la vedette. La jeune femme fait totalement corps avec sa viole de gambe et se montre d’une virtuosité rare et exceptionnelle. La tentation est vive de l’applaudir à tout rompre, mais le public, très sage et repu, laisse infuser ce moment rare et précieux dans un recueillement profond.

Ne reste plus qu’à se plonger dans les bras de Morphée et passer par un bain de jouvence, pour remettre le coup vert le lendemain. Une deuxième journée placée sous le signe de l’amour et de la découverte des jardins. À suivre…

 

 

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