Chassez le naturel, il revient au galop…

My Fair Lady - Karlsruhe

Par Catherine Jordy | sam 12 Décembre 2015 | Imprimer

Comment résister à la tentation de se précipiter à la première de My Fair Lady, l’une des plus belles comédies musicales qui soient ? Quand on a adoré le film aux huit oscars de George Cukor, fantasmé sur l’enregistrement de 1956 où Julie Andrews avait créé une Eliza inoubliable, essayé de revenir aux sources en lisant la pièce de Shaw puis visionné le Pygmalion adapté au cinéma en 1938 avec le génial Leslie Howard, on court voir le musical lorsqu’un théâtre proche le programme. Sauf que l’œuvre est fondamentalement un hymne à la langue et à l’humour anglais et que la perspective de l’entendre dans la version allemande refroidit quelque peu les ardeurs… Traduire, c’est trahir, c’est bien connu, ou au moins affadir. Et pourtant, quelle réussite ! Chapeau bas pour les dialogues parlés et chantés de Robert Gilbert, drôles, précis et souvent hilarants. Le texte n’est pas ici qu’une traduction servile et poussive, mais une vraie adaptation, de quoi exister pleinement et donner l’envie de revoir le DVD de 1964 avec les sous-titres allemands, franchement croustillants. Après tout, Pygmalion de Shaw avait été créé en allemand à Vienne en 1913 avant d’être présentée à Londres en 1914 dans la langue originale… L’accent cockney est très avantageusement remplacé par un mélange détonnant d’expressions et surtout d’accents dialectaux entendus dans les différentes régions et forcément familiers aux frontaliers germanophones qui grossissaient les rangs du public badois de Karlsruhe.

L’obstacle de la langue franchi sans encombre, se posait ensuite le problème de la production. Comment concurrencer la splendeur visuelle du film, par exemple ? Là encore, bravo à Annemarie Woods et son décor simple mais fidèle à l’esthétique hollywoodienne tout comme à l’esprit de l’époque, magnifié par les costumes d’Ilona Karas, très proches de ceux de Cecil Beaton, avec quelques œillades du côté de Downton Abbey ou de Mary Poppins (clin d’œil et revanche pour Julie Andrews, remplacée par Audrey Hepburn elle-même doublée dans le film de Cukor ?). Les chorégraphies de Lucy Burge sont dignes de la 42e Rue et les danseurs excellents. Quant à Sam Brown, sa mise en scène force l’admiration par sa finesse et son ambition. Elle est dynamique, précise et caractérisée par une excellente gestion des ensembles. Le petit plus vient du choix dramaturgique de faire intervenir cycliquement des suffragettes. Alors que le musical se termine par le retour d’Eliza qui rapporte ses pantoufles à Higgins comme un petit chien soumis, la demande du professeur (« Eliza, wo zum Teufel sind meine Pantoffeln ? ») reste ici sans réponse : Eliza est partie et devenue suffragette féministe (avec toutefois un visage désespérément triste). Voilà qui correspond à ce que voulait Shaw qui termine sa pièce par le mariage d’Eliza avec Freddy ; le dramaturge insistait avec cynisme sur le fait que rien n’allait vraiment changer dans sa condition si la jeune fleuriste restait avec son Pygmalion manipulateur. Au terme des courses d’Ascot, le public s’esclaffe en voyant surgir un jockey manifestement tombé de cheval qui traverse la scène avec des béquilles, mais rit jaune en entendant dans la foulée un hennissement suivi d’une détonation en coulisse. Un surtitre nous rappelle à la toute fin qu’une suffragette, Emily Davison, était morte en 1913 après avoir été piétinée au derby d’Epsom par un cheval appartenant au roi auquel elle voulait peut-être accrocher une écharpe militante (accident qui a été parfois pris pour un suicide… !). La comédie est ainsi constamment douce-amère, mais le rythme haletant : on ne s’ennuie pas une seconde tout au long des trois heures quinze de spectacle. Petite déception tout de même : après la pause, le trio est de retour du bal alors qu’on avait quitté Eliza et ses comparses sur le point de s’y rendre, juste avant le tomber de rideau. Ils ont fait l’économie de l’une des scènes les plus spectaculaires du musical, se dit-on, avant de se rappeler qu’après tout, on a pu avoir l’équivalent de la scène manquante dans les couloirs du théâtre pendant l’entracte.

Kristina Stanek est une délicieuse Eliza, ravissante blonde pas idiote du tout, à l’aise dans la vulgarité ingénue tout comme dans l’élégance émancipée. Il faut la voir lâcher la bride et retrouver son franc-parler naturel quand elle vocifère, en direction du cheval qu’elle veut voir gagner, un « Lauf schneller, oder ich streu’ dir Pfeffer in den A… », équivalant au : « Magne-toi le c… ! » original, qu’on pourrait cependant traduire par « Cours plus vite, sans quoi je te saupoudre le c… de poivre ! », réplique qui manque peut-être de sel en français mais se révèle particulièrement pimentée voire salace en allemand (la salle accueille d’ailleurs la tirade avec un énorme rire franc du collier). La citation est devenue à peu près aussi culte que certains dialogues des Tontons flingueurs (et tout aussi intraduisible). Dotée d’un mezzo voluptueux et charnu, la chanteuse est une nouvelle venue dans la troupe de Karlsruhe. On attend avec impatience de découvrir son interprétation de Roméo dans I Capuleti e i Montecchi à venir en 2016. À ses côtés, Holger Hauer est un merveilleux Henry Higgins, troublant mélange de Rex Harrison et de Leslie Howard. Le comédien, très connu outre-Rhin, est parfaitement à son aise en misogyne irrésistible. Pavel Fieber, autre vieux routier, fait merveille en Pickering, tout particulièrement dans une inénarrable leçon de danse destinée à la fleuriste inexpérimentée. Cameron Becker est physiquement l’opposé du regretté Jeremy Brett, mais son Freddy, éthéré et romantique, se taille un beau succès, soutenu par une voix solaire et ample. Edward Gauntt est idéalement charpenté pour le rôle d’Alfred Doolittle, drolatique et solide à la fois. Le reste de la distribution est à l’unisson et on se réjouit tout particulièrement de la qualité des chœurs, qui nous rappellent constamment qu’on est bien à l’opéra. À la direction musicale, le fougueux Steven Moore ose avec talent le mélange des genres bien géré par l’orchestre : on s’amuse beaucoup, après l’ouverture, d’entendre, immédiatement enchaînée, la fin de Götterdämmerung qui accompagne la sortie des spectateurs de Covent Garden (Pickering se plaindra plus tard d’avoir dû subir Wagner alors qu’il se réjouissait d’aller voir Aida mais qu’on a changé le programme au dernier moment).

Quelques incidents ont émaillé cette première pourtant déjà bien rodée : les roulettes d’un piano sont restées momentanément bloquées dans le rideau qu’elles ont déchiré. Quelques instants plus tard, le rideau était rafistolé, puis recousu après l’entracte sans qu’il n’y paraisse plus. Freddy a été tiré sans ménagements en coulisses alors qu’il s’élançait sur la scène, sans doute pour mieux ajuster son harnais, sans qu’il ne cesse jamais de sourire niaisement comme si de rien n’était, avant d’être soulevé dans les airs, aussi léger que le ballon qu’il portait à la main. Au cours des saluts, on jette son bouquet à Kristina Stanek de la salle, mais les fleurs atterrissent dans la fosse d’orchestre avant de repartir vers la scène, récupérées par une servante qui va les porter au chef d’orchestre avant qu’elles ne se retrouvent dans les mains de la jeune femme. Autant de dérapages plus ou moins contrôlés qui n’enlèvent rien au plaisir pris au spectacle, bien au contraire. On se délecte de cette soirée digne du meilleur Broadway. À tel point qu’on se réjouit de se dire qu’il y a une deuxième distribution à découvrir ! 

 

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