A rebaptiser d'urgence

Nabucco - Sanxay

Par Laurent Bury | sam 09 Août 2014 | Imprimer

Et si Nabucco devait plutôt s’appeler Abigaille ? Le roi de Babylone mérite-t-il vraiment de donner son nom à une œuvre dont il n’est peut-être pas le protagoniste central ? Telle est la question qui se pose au sortir de la représentation donnée dans le cadre de la quinzième édition des Soirées lyriques de Sanxay. Depuis 2000, les vestiges de ce théâtre gallo-romain situé dans la Vienne accueillent chaque année plusieurs représentations d’opéra, avec à peu près le même répertoire qu’Orange ; en termes de fréquentation (un peu moins de 2500 spectateurs par soirée), Sanxay revendique d’ailleurs le titre de troisième festival lyrique français, mais les Soirées lyriques peuvent aussi prétendre à ce label en termes de qualité, puisqu’on a pu y entendre ces dernières années des chanteurs à l’aube d’une très belle carrière, étrangers (Lianna Haroutounian) ou français (Florian Sempey, Marianne Crebassa).

Après une première production en 2003, Nabucco revient cette année, comme à Orange d’ailleurs, où il était programmé en juillet. A Sanxay, pas de mur, pas de scène démesurée, mais un plateau de taille raisonnable, avec décors construits. Le spectacle réglé par Agostino Taboga n’a rien de révolutionnaire, mais il échappe à ce nouveau poncif que sont les Hébreux déportés en camp de concentration ; on y trouve un peu de barbarie (Abigaille devenue reine se lave rituellement les mains dans une coupe de sang) et même une pointe d’humour (les palmes agitées sur commande par le peuple assyrien). Les costumes de Shizuko Omachi distinguent clairement oppresseurs et opprimés, avec quelques fantaisies (les amazones tatouées qui constituent la garde personnelle d’Abigaille, les soldats au corps peint en bleu qui accompagnent Nabucco). La scénographie se borne à une série de colonnes et à quelques pans de murailles qu’on déplace d’un acte à l’autre, mais les éclairages variés composent de superbes tableaux.

L’œil n’étant ni perturbé ni sollicité outre mesure, l’oreille a tout lieu de jouir de la musique. Est-ce en travaillant avec Riccardo Muti que le chef canadien Eric Hull a appris à diriger Verdi ? Toujours est-il qu’il évite parfaitement la vulgarité dans cette partition où le clinquant est bien souvent un risque. Les tempos sont équilibrés, plutôt rapides, notamment dans l’incontournable « Va, pensiero ». Chef de chœur de l’Opéra de Monte-Carlo depuis 2007, Stefano Visconti imprime aux choristes une égale discipline. Et même le public a la courtoisie de laisser la musique se terminer avant d’applaudir, ce qui paraît élémentaire mais est devenu bien rare de nos jours.


S. Vaysset, L. Lombardo, I. Orlov, A. Gazale, E. Cassian, A. PIrozzi © Pierre Poupet

L’Abigaille d’Anna Pirozzi domine clairement la distribution, et on n’hésitera pas à parler à son sujet de véritable révélation. A l’occasion de ses débuts en France, cette jeune soprano napolitaine livre une prestation éblouissante dans un rôle pourtant inhumain, mais dont elle maîtrise tant la dimension virtuose que les écarts, avec un timbre séduisant et une authentique présence scénique. Elle fut en 2013 Abigaille, puis Elvira d’Ernani pour Riccardo Muti, et il est à parier qu’elle fera parler d’elle dans les années à venir. Le titulaire de Nabucco est moins enthousiasmant : Alberto Gazale dispose d’un matériau vocal certain, mais son émission fruste manque par trop de noblesse, avec des sons souvent laids et des notes aboyées. Il n’a par bonheur, et paradoxalement, pas tant que ça à chanter, et son unique air, « Dio di Giuda », lui impose des demi-teintes bienvenues. L’excellente basse Giorgio Giuseppini aurait dû être Zaccaria, mais il a finalement été remplacé par l’Ukrainien Ievgen Orlov, qui a entrepris des études de chant il y a tout juste dix ans et a été récompensé lors du concours Operalia en 2010. L’air du deuxième acte livre de superbes pianissimi, mais l’aigu a parfois tendance à plafonner et le chanteur gagnerait peut-être à ménager davantage sa voix ; son italien, caractérisé par des voyelles un peu trop slaves, est encore perfectible. Dans un rôle sans air, peut-être mieux adapté à ses moyens que certains emplois trop lourds récemment abordés, Luca Lombardo, en pleine forme, fait une excellente impression en Ismaele (il n’était qu’Abdallo à Orange le mois dernier) ; déjà présente dans le Nabucco donné à Sanxay en 2003, Elena Cassian est une Fenena sonore mais émouvante. Quant aux personnages plus secondaires, ils assurent très dignement leur partie. Reste maintenant à répondre à une autre question : Sanxay osera-t-il Lucia di Lammermoor l’an prochain ?

 

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