Le cas Dessay

Paroles de femmes - Dijon

Par Yvan Beuvard | mer 07 Octobre 2020 | Imprimer

Natalie Dessay demeure une énigme. Dès le nom tapé dans le moteur de recherche s’affiche « comédienne »… Si ce fut sa vocation première, à laquelle elle est revenue avec le bonheur que l’on sait, c’est faire peu de cas d’une riche carrière consacrée essentiellement au chant. Sans a priori, poussant les limites de son incroyable répertoire de Claude Nougaro et Michel Legrand à Wagner, en passant par Haendel, Mozart, Donizetti, entre autres, Natalie Dessay poursuit sa route, avec une énergie peu commune. Ainsi, après un récital où elle s’est engagée sans réserve, consacrait-elle plus d’une demi-heure à s’entretenir en toute simplicité, sans autre témoin que ma présence discrète, avec des élèves de collège, dont les questionnements traduisaient bien la curiosité et la fascination que leur avait laissé le concert. Comment ne pas sourire à l’évocation de la Castafiore, qu’elle imite pour eux de façon irrésistible, dans l’air des bijoux, évidemment ?

C’est toujours un plaisir de retrouver Natalie Dessay et Philippe Cassard, partenaires et complices de longue date. Le récital « portrait de femmes » (clin d’œil à Henry James ou à Philippe Sollers ?), né de la volonté de mettre en lumière des œuvres de compositrices dominées par l’ombre du mari ou du frère, a été donné de nombreuses fois, avec des programmes évoluant au fil des circonstances. Ce soir, la première partie, exclusivement germanique, est centrée sur les figures de Fanny Mendelssohn, Clara Schumann et Alma Mahler. Première française à être promue Kammersängerin par le Staatsoper de Vienne, Natalie Dessay est familière de ce répertoire. Des trois lieder de Fanny Hensel, on retiendra le surprenant Vorwurf, et Suleika, dont la comparaison avec la musique de Schubert est intéressante. Des cinq de Clara Wieck, Liebst du um Schönheit renvoie à Mahler, bien postérieur. Tous auraient pu être signés de Robert tant le couple était fusionnel. Situation bien différente avec Alma Schindler, dont l’écriture est très originale, affirmée. La richesse de Laue Sommernacht séduit particulièrement. Natalie Dessay nous offre une lecture de ces lieder chaleureuse, porteuse de sens, servie par une ligne et des couleurs pleinement satisfaisantes.


Natalie Dessay © Opéra de Dijon - Gilles Abegg

C’est dans la seconde partie que notre soprano va se livrer totalement. Avec Poulenc, déjà. Les trois poèmes de Louise de Vilmorin, mais plus encore avec La dame de Monte-Carlo, se hissent au rang des interprétations de référence. L’épanouissement du chant et du jeu dramatique confèrent toutes les qualités à ces pièces. Mais la plus grande surprise réside dans la fin du programme. L’air de Chimène, du Cid de Massenet, sera suivi de « Mild und leise », de Tristan, sur lequel devait s’achever la soirée. En effet, poids plume passé dans les poids légers, elle ose s’attaquer ce soir à un poids lourd. L’annonce récente (https://www.forumopera.com/breve/natalie-dessay-chantera-bien-un-petit-b...) qu’elle comptait inscrire le Liebestod à son répertoire a alors soulevé des vaguelettes… Pourquoi faudrait-il avoir chanté à Bayreuth ou en rêver pour oser ? Si un tel culot soulève l’incrédulité amusée des « spécialistes », le pari est tenu. Il ne s’agit pas pour Natalie Dessay de rivaliser avec Kirsten Flagstad, mais d’aborder la page avec humilité, comme s’il s’agissait d’un ample lied. La réussite est patente de l’ultime chant d’Isolde, page sublime de portée universelle, nocturne et solaire, fluide et extatique : l’auditeur, averti ou non, est fasciné par cette interprétation, où le chant confère à chaque note sa force retenue et expressive, y compris dans le registre grave. Résolution de toutes les tensions, la note finale, longuement tenue, morendo, nous émeut aux larmes. Il est vrai que l’art de Philippe Cassard n’y est pas étranger. Forumopera n’est pas le Canard enchaîné. Le lecteur aura échappé au bandeau : « Philippe Cassard pilote Dessay ? », calembour facile, mais trop injuste. Le pianiste nous fait oublier les moirures de l’orchestre pour un tissu instrumental riche et subtil, qui restitue la vie profonde et tumultueuse de la page avec l’expression la plus juste. On connaît l’amour du partage qui l’anime. Auparavant, il nous avait gratifié de deux pièces pour piano seul, qui rompaient la relative uniformité du récital et permettaient à la cantatrice de reprendre son souffle. La belle romance en la mineur, de l’opus 21 de Clara Schumann, puis la célèbre et séduisante Elégie (des Dix pièces de genre) de Massenet, pour nous rappeler que son œuvre lyrique ne doit pas occulter sa production pianistique.

Les acclamations chaleureuses et incessantes d’un public enthousiaste appelaient un bis. Ce sera le célébrissime Air des bijoux de Faust, chanté à ravir, avec toute ses qualités, certes, mais qui rompait quelque peu le charme en lequel nous tenait la fin du Liebestod.

 

 

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