Une troupe de géants

Parsifal - Paris

Par Clément Taillia | dim 22 Septembre 2019 | Imprimer

On peut croire que Parsifal se prête bien à une version de concert. Parce que c’est lent, parce que les moments où l’action avance sont négligeables par rapport à ceux où l’action se suspend et parce qu’en somme, dans le sous-titre de « Festival sacré pour la scène » (Bühnenweihfestspiel) donné par Richard Wagner à son dernier opéra, on retient le « sacré » (weih) davantage que la « scène » (Bühne). Pourtant, à y regarder de plus près, peu d’œuvres nécessitent à ce point le support du théâtre et de ses artifices. Les musiques de transformation, la transition du paysage désolé du I au sulfureux jardin des supplices du II, et ces dialogues si elliptiques, si volontairement lacunaires, au III, appellent un décor et des gestes, ont besoin du soutien physique et, pour ainsi dire, matériel, dont les péripéties du Ring se passent sans trop de dommages.


© DR

C’est justement sur un Ring fabuleux, présenté sur deux week-ends entre le printemps et l’automne 2018, que la Philharmonie avait laissé Valery Gergiev et sa troupe du Mariinski. Il faut remercier à genoux le chef et l’orchestre, qui ont enregistré il y a près de dix ans une des plus belles versions modernes de Parsifal, d’affirmer ici qu’il s’agit bien davantage de théâtre que d’une espèce de grosse messe mystique. La qualité des forces est là : les instrumentistes font merveille, notamment les bois (mais quel dommage de se contenter de synthétiseurs pour les cloches de Monsalvat !), et les choristes sont renversants. Mais, surtout, la canalisation de ces forces est admirable. Dès le prélude, solennel mais pas empesé, les temps suspendus, la maîtrise subtile des tempi, les trémolos des violoncelles et des contrebasses racontent une histoire dans sa pleine dimension épique. « Titurel, der fromme Held » bénéficie d’un accompagnement inouï, reflétant mille détails. Une pulsation remarquablement libre rend aux musiques de transformation une vraie force narrative. La tension qui tient d’un bout à l’autre tout le deuxième acte, les chœurs cauchemardesques qui, dans la dernière scène, tourmentent Amfortas sans pitié : parfois mis à distance par des lectures analytiques, Wagner a besoin de ce premier degré-là, qui fortifie l’intrigue et donne du corps aux personnages, pas à coup de ruptures nerveuses ou de climax grandioses, mais par la construction méthodique d’un discours plaçant le verbe au centre, autour duquel s'élabore l’éclairage des leitmotive.

Le verbe : voilà peut-être ce qui cause quelque déception du côté d’une distribution confirmant, par ailleurs, la qualité insensée des chanteurs du Mariinski – forme, endurance, volume même derrière l’orchestre, même à la Philharmonie, mais quel exploit ! Récemment saluée dans ces colonnes par notre collègue Yvan Beuvard, Yulia Matochkina a les moyens d’une Kundry phénoménale, qui cumulerait couleur d’alto et aigus de soprano. Elle en fait cependant usage pour exprimer une véhémence quelque peu monolithique, composant un personnage uniformément furibard, où les poitrinages et les détimbrages remplacent les sous-entendus et les murmures dont les plus grandes interprètes du rôle ont su faire leur miel. Yuri Vorobiev est jeune de voix et d’allure : cela n’a rien de rédhibitoire pour Gurnemanz et ne l’empêche pas d’assumer, avec plus de bonheur au III qu’au I, l’ambitus et les soliloques de son personnage, moins vieux raseur et plus angoissé qu’à l’accoutumée ; mais là encore, un art du texte plus subtil, des voyelles plus distinctes, seraient d’une grande aide pour animer le discours. Dans le rôle éponyme, nous retrouvons Mikhaïl Vekua, dont nous nous étions demandé s’il était véritablement humain après l’avoir vu enchaîner deux Siegfried en un week-end. Parsifal se résumerait presque à une promenade de santé pour lui ; le timbre n’est toujours pas des plus séduisants, les sons très ouverts dans le haut medium sacrifiant en rondeur ce qu’ils offrent en volume. Mais sa solidité à toute épreuve donne à ce héros sa colonne vertébrale : un homme que rien n’ébranle, qui jamais ne faiblit ni ne tremble. Le contraire d’Alexeï Markov, qui pourrait se contenter de sa somptueuse stature vocale mais sait mettre dans son chant superlatif les déchirures faisant d’Amfortas une des plus bouleversantes figures wagnériennes. Le Klingsor d’Evgeni Nikitin, salué partout depuis dix ans, stupéfait à nouveau par la noirceur de ses accès de rage, le parterre de Filles-fleurs déborde de luxe, le moindre chevalier du Graal a un tel volume qu’on le distribuerait volontiers en Wotan… une vraie troupe, comme celle de l’Opéra de Vienne des années 60, où Christa Ludwig pouvait chanter la même semaine Ortrud et la Deuxième dame de la Flûte Enchantée et Leonie Rysanek, alterner Sieglinde et Frasquita. Au-delà des réserves individuelles, voilà ce qu’il faut saluer, qui est plus qu’un métier : du très grand art !

 

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