Quand Claus Guth était au pinacle

Parsifal - Zurich

Par Yannick Boussaert | sam 03 Mars 2018 | Imprimer

A Bayreuth, Stefan Herheim avait fait de l'odyssée de Parsifal une histoire de l’Allemagne. A Zurich après Barcelone, Claus Guth se focalise sur l'entre-deux-guerres, qu'il dissèque pour y chercher les racines du mal. La coproduction date de 2011 et le compte-rendu précis de Pierre-Emmanuel Lephay décrit avec justesse l’intérêt de cette transposition temporelle au sein d’un conflit familial qui divise la fratrie Amfortas/Klingsor. Le conflit se résoudra par l’avènement de Parsifal, homme providentiel et futur officier nazi, pendant que les frères ennemis se réconcilieront dans une douce et poignante image finale. Si rédemption il y a en somme, elle ne saurait être que de courte durée, le cycle du bien et du mal étant un éternel recommencement. Une malédiction que Kundry, deux millénaires au compteur, ne connaît que trop bien : sitôt rachetée, elle fait ses valises et quitte cet hôpital militaire peuplé de gueules cassées à moitié folles. L’ingéniosité du dispositif scénique, constitué d’une scène tournante, se révèle une nouvelle fois féconde (après celle de Tristan und Isolde). Elle autorise des transitions à vue et une matérialisation de ce « temps devenu espace ». On ne pourra toutefois s’empêcher de noter qu'au deuxième acte, le jardin de Klingsor traité comme un café années 30, s’inspire très fortement de ce que Warlikowski imaginait sur la scène de l’opéra Bastille quelques années plus tôt ; un juste retour des choses étant donnés les emprunts du Polonais à son confrère allemand pour sa Frau ohne Schatten munichoise. La profondeur et l’originalité de la lecture, la qualité de sa réalisation tout comme la finesse de la direction d’acteur plaçaient alors Claus Guth au pinacle des metteurs en scène. Souhaitons qu’il retrouve la source de cette veine créatrice pour les productions que l’Opéra de Paris compte lui confier dans les années à venir.

© Danielle Liniger

A cette uchronique autopsie en règle répond une direction musicale acérée de Simone Young. L’ouverture, pour modèle d’étagement des strates orchestrales qu’elle soit, manque fondamentalement de poésie. Tout le premier acte sera de la même eau, s’écoulant comme une horloge égraine les secondes, ce qui n’est pas sans intérêt dans la liturgique dernière demi-heure de la scène du Graal. Le deuxième acte s’appuie sur les mêmes qualités – sons clairs, battue rapide et mordant des cordes – avec une belle réussite tant la tension va crescendo à mesure que Nina Stemme se libère. En effet, après un premier acte où l'art de diseuse de la soprano suédoise trouvait un terrain fertile pour faire vivre les répliques lapidaires de la sauvageonne, elle apparaît de prime abord un rien gênée par la tessiture assez basse du rôle au second acte. Bien que cela ne soit que sa deuxième Kundry (débuts scénique à Vienne, Pâques 2017), on est frappé par l’intelligence retorse de son personnage. Pour pallier ces graves récalcitrants, elle louvoie avec la rondeur et la douceur de son timbre et colore le premier monologue d'accents maternels. Viendront ensuite, toujours servis par la même science du mot, la séduction, le dépit, la douleur du péché et enfin les assauts vengeurs, avant l’arrivée de Klingsor, qui rappellent ceux, anthologiques, de Die Gotterdammerung.

© Danielle Liniger

Le troisième acte hausse d'un cran la fosse et le plateau. Simone Young trouve enfin la poésie et la douceur dont sa direction était jusqu’alors avare et les choeurs poursuivent sur leur excellente lancée. Sur scène, Lauri Vasar (Amfortas) trouve des accents rares pour adresser une prière douloureuse au cadavre de son père. Cette dernière intervention rattrape un premier acte plus prosaïque, où le roi s’effaçait devant la figure autoritaire du Père. Pavel Daniluk donne corps et voix à ce Titurel presque bien portant souhaité par la mise en scène. Wenwei Zhang propose un Klingsor au timbre assez clair. Mais la vigueur de l’expression alliée à des aigus sans faille assoient le personnage. Stefan Vinke illumine le final par la clarté et la puissance de son émission. Un souffle peu commun lui confère toute l’endurance pour tenir sur la durée. Pourtant, il nous avait au départ semblé sur la réserve, conséquence probable des Ring munichois dont il sort à peine et d’un remplacement à Zurich décidé tardivement. Aucune réserve en revanche pour le Gurnemanz cantabile de Christof Fischesser. Certains aimeront une voix plus mature, plus caverneuse pour incarner le vieux gardien. C’est justement cette fraîcheur de timbre, l’assurance sur toute la tessiture, un souffle conséquent et ce legato parfait enfin qui emporte notre adhésion. Gurnemanz y trouve un dimension plus cruelle encore : étrange jumeau de Parsifal, il est moins celui qui attend et sert que celui qui ne pourra jamais être le Sauveur.

 

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