Eloge de la cohérence

Parsifal - Bayreuth

Par Julien Marion | sam 27 Août 2011 | Imprimer
On prophétisait au Festival de Bayreuth un avenir bien sombre en sortant de la représentation de la nouvelle production – ratée- de Tannhäuser le 25 août (cf. notre compte-rendu). Fort heureusement, Parsifal, vu deux jours après, a contribué à chasser ces noires pensées. On n’est pas loin de penser qu’avec ces deux spectacles, on a pu voir ce que le cru 2011 de Bayreuth proposait de pire et de meilleur.
 
La mise en scène de Stefan Herheim frappe par sa richesse et sa grande intelligence, preuve s’il en fallait encore une que l’on peut proposer une lecture « moderne » (si l’on entend par là une lecture qui ne respecte pas la lettre des intentions du compositeur) sans violer l’œuvre mais, bien au contraire, en l’enrichissant d’apports nouveaux.
Herheim se situe dans la double perspective de l’histoire allemande (de l’empire wilhelmien triomphant aux débuts de la République fédérale, en passant par la Première guerre mondiale, le Berlin des années folles, le IIIe Reich et l’Allemagne « année 0 » de la reconstruction) et de la place dans celle-ci de l’œuvre de Richard Wagner (symbolisée ici par la villa Wahnfried, qui occupe de manière continue l’arrière de la scène, et le tombeau de Wagner, situé sur le proscenium). On croisera ainsi, au détour des scènes, Germania, Marlène Dietrich ou bien encore les députés du premier Bundestag.
Cette approche, par définition discutable, au sens premier du mot, pourra choquer les tenants d’une lecture traditionnaliste de l’œuvre, pour qui il n’est point de Parsifal sans cortège de chevaliers en armure, volutes d’encens, et autre quincaillerie liturgique. Elle n’en demeure pas moins plus pertinente que beaucoup d’autres. Surtout, elle frappe par son extraordinaire cohérence et sa profonde unité. Cela se vérifie dans un foisonnement de détails, si nombreux qu’ils finissent presque par étourdir le spectateur, mais qui toujours apportent quelque chose sans surcharger inutilement le propos. Cette cohérence et cette pertinence ne peuvent s’apprécier que dans la durée, après plusieurs représentations. Il y aurait par exemple tant à dire sur la mise en scène qui accompagne le prélude du Ier acte, d’une intensité peu commune, ou alors de l’idée, saisissante, de projeter le masque mortuaire de Wagner sur le rideau pendant la procession des chevaliers au III…
Herheim s’appuie sur les décors superbes de fini et de léché de Heike Scheele : les images fortes y abondent, qui marquent durablement l’œil et l’esprit. On saluera la maestria époustouflante des techniciens du Festspielhaus pour les changements de décors, en particulier à la fin du I. On trouvera par ailleurs dans les différents tableaux des allusions subtiles à certains décors utilisés pour la création de l’œuvre en 1882 (à la fin du Ier acte, notamment, difficile de ne pas reconnaître cette architecture inspirée de la cathédrale de Sienne, qui avait frappé Wagner).
La direction d’acteurs, qui sollicite intensément solistes, choristes et figurants, est prodigieuse de finesse et d’acuité. Il est frappant de constater à quel point cette mise en scène évolue avec la musique, et non contre elle. Son impact s’en trouve ainsi décuplé. Herheim a commencé sa carrière comme musicien : cela se ressent, et avec bonheur.
L’interprétation musicale, ce samedi 27 août, était homogène et de bon niveau, à défaut d’être exceptionnelle.
Daniele Gatti, dont c’était le dernier Parsifal à Bayreuth (on sait que Philippe Jordan reprend le flambeau l’an prochain), propose une direction cursive et narrative, tour à tour méditative et théâtrale, exempte de ces « sublimes lenteurs » chères à Knappertsbusch et ses épigones. Seule déception : l’Enchantement du Vendredi saint, qui ne respire pas assez. Il est vrai que ce passage (comme toute la première moitié du IIIe acte) coïncide avec la seule – relative - baisse d’inspiration dans la mise en scène. On retrouve de l’émotion avec l’arrivée des Trümmerfrauen (ces femmes qui, en 1945, à la fin de la guerre, dégageaient de leurs mains les amas de ruines des villes bombardées par l’aviation alliée), que Parsifal et Gurnemanz aident à monter sur scène.
En Gurnemanz, Kwangchul Youn décroche la palme parmi les chanteurs. Son écuyer, superbe de timbre, d’une prononciation irréprochable, jamais charbonneux, émeut par son onction et son intériorité : son premier « Durch Mitleid wissend » au I montre qu’il est possible (et comment !) d’alléger une voix naturellement grave et sombre, pour lui donner un supplément de mystère. On est là en présence d’une vraie incarnation saluée comme il se doit par un public enthousiaste.
En Amfortas, Detlef Roth compense une voix assez légère (les emportements de la fin du I et du III) le trouvent parfois à court de projection, certains aigus à pleine puissance sont problématiques) par un vrai talent d’acteur, qui fait merveille en particulier dans la scène finale.
On avouera une légère déception à l’écoute de Titurel. On entend Titurel, mais on ne le voit pas. Tout doit donc passer par la voix. Celle de Diogenes Randes est belle et fraîche, et c’est précisément cela qui pose problème. Le père d’Amfortas doit avoir une voix d’outre-tombe : une voix trop jeune, comme c’est le cas ici, fait courir au personnage le risque de ne pas être crédible dramatiquement. Dommage.
Le Klingsor de Thomas Jesatko est clairement servi par la mise en scène. D’autres que lui, en porte-jarretelles et attifé d’une perruque blonde, sombreraient dans le ridicule. Pas lui. Son incroyable présence scénique permet d’oublier les quelques limites vocales d’une prestation qui regarde clairement vers le Sprechgesang.
Le Parsifal de Simon O’Neil appelle des commentaires nuancés. A l’évidence, le ténor est desservi par un timbre peu flatteur, assez nasal, qui a tendance à occulter la dimension mystérieuse et élégiaque du rôle (les actes I et III), d’autant que son physique assez massif ne convient pas à certains aspects de la mise en scène (on ne peut pas dire que le costume d’écolier lui sied à merveille…). A son crédit, sa voix dispose de réserves de puissance et de projection peu communes, qui font merveille dans le grand duo avec Kundry au II. « Amfortas, die Wunde » puissant et déchirant, est un grand moment. Voilà un Parsifal plus crédible en vaillant chevalier qu’en chaste fol. Incarnation perfectible, déséquilibrée sans doute, certainement pas indigne.
On pourrait presque en dire autant de la Kundry de Susanne Maclean. L’acte I la trouve mal à l’aise, donnant constamment l’impression de chanter comme on marche sur des œufs. Le réveil au début du II n’est pas plus convaincant, et les cris qu’elle pousse à la suite des appels de Klingsor sont bien timorés, surtout quand on a dans l’oreille les feulements hallucinés de Mödl ou les raucités démentes de Varnay. Fort heureusement, la suite du II est bien plus convaincante, et cette Kundry déploie alors de vrais trésors de lascivité et de persuasion pour vaincre les réticences de Parsifal.
Un dernier mot pour souligner avec force la prestation en tous points remarquable du chœur (c’est une habitude, mais dans cette œuvre, elle a son prix !) et des figurants, abondamment sollicités par la mise en scène, et toujours d’une grande justesse.
 
De cette représentation, très homogène dramatiquement et musicalement, on ressort avec quantité de souvenirs forts et la conviction que ce Parsifal, comme les bons vins, se bonifiera avec le temps, jusqu’à figurer parmi les grands crus du Bayreuth de ces 15 dernières années.
 
Julien MARION
 
 

 

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