« Va falloir dégoiser »

Paul Dukas, Ecrits sur la musique. Vol. 1 : le théâtre lyrique

Par Laurent Bury | mer 15 Janvier 2020 | Imprimer

« La question est simplement de savoir si le théâtre est un passe-temps agréable ou si c’est un art ayant charge d’âmes ». Vaste débat qui déchire encore les lecteurs de Forum Opéra, et sur lequel Paul Dukas avait déjà tranché, dans son compte rendu de La BohèmeLa Vie de Bohème comme on disait quand l’œuvre fut donnée à l’Opéra-Comique – où Puccini est rhabillé pour l’hiver. Que lui reprochait le compositeur et critique ? Son habileté, sa facilité, son caractère reposant et oubliable. Les mêmes qualités-défauts qu’il dénonce chez Massenet, sauf quand le Stéphanois se donne la peine de produire un Werther. Pour le reste, Dukas pourfend tout ce qui relève selon lui du « gros effet » qui attire le « gros public » et remporte de « gros succès ».

A l’automne 2018, la parution du premier volume de la correspondance de Paul Dukas avait révélé le franc-parler d’un compositeur qui, dans l'intimité, ne mâchait pas ses mots. La publication chez Aedam Musicae d’un premier tome d’Ecrits sur la musique montre que le père de L’Apprenti sorcier était à peine moins vigoureux dans l’expression publique de ses convictions, même s’il n’appréciait pas toujours le métier de critique musical, exercé à un rythme soutenu avant d’être accaparé par Ariane et Barbe-Bleue, comme le rappelle la lettre à Vincent d’Indy que cite Pauline Ritaine dans son introduction : « l’idée qu’il va falloir dégoiser sur un sujet donné m’horrifie pendant trois jours à l’avance et paralyse toute idée ». Si horrifié qu’il ait pu être, Dukas profitait largement de la tribune offerte par la presse pour mettre en avant ses convictions, caractéristiques d’une époque.

D’abord, le wagnérisme, seule vérité possible, stade suprême de la musique, de l’esprit duquel tout doit désormais découler. Ne surtout pas imiter, ni se contenter d’appliquer bêtement quelques trucs, mais bien assimiler la pensée du Maître, ne pas vouloir se rattacher à une prétendue « école wagnérienne », mais appliquer les grands principes qui doivent guider le drame en musique.

On ne saurait nier chez Dukas une certaine tendance à tout ramener à Wagner : ce qu’il aime le plus dans La Flûte enchantée, c’est ainsi ce qui « fait songer à Parsifal » ! Dans un ordre d’idées assez voisin, lui qui a pourtant été chargé de plusieurs volumes Rameau, dans l’édition monumentale dirigée par Saint-Saëns, n’hésite pas à voir dans le Dijonnais « le plus direct des prédécesseurs de Gluck ». Et cela ne l’empêche pas de dire qu’une représentation des Indes galantes « paraît insupportable au moins dans toute sa durée » et n’est donc envisageable que par fragments, ou qu’Hippolyte et Aricie pourrait plaire « avec quelques coupures ans des récits parfois sans intérêt et quelques autres allègements ».

Dukas s’intéresse aussi beaucoup à la « troisième scène ». Aucun rapport avec ce que l’Opéra de Paris désigne aujourd’hui sous ce vocable, on s’en doute : il s’agit du débat autour de la création d’un troisième théâtre lyrique parisien, « scène d’essai » où les jeunes compositeurs auraient pu être joués plus facilement qu’à Garnier ou à Favart.

Malgré l’intérêt incontestable de ces critiques – où il est surtout question des œuvres, et vraiment très peu de leur interprétation –, il convient de dire quelques mots de la manière dont elles sont ici présentées, et surtout sélectionnées. En effet, il ne s’agit pas de l’intégralité des écrits de Dukas sur le théâtre lyrique, et l’on peut s’interroger sur la pertinence de certains choix opérés par Pauline Ritaine. Les notes de bas de page révèlent certaines critiques non reprises dans le volume, et l’on aurait aimé lire ce que Dukas écrivit sur le Lancelot de Victorin Joncières, sur le Hansel et Gretel de Humperdinck ou sur Messidor d’Alfred Bruneau, plutôt que sur la très mineure Déidamie d’Henri Maréchal. Par ailleurs, pourquoi avoir inclus les recensions de deux ballets, dont l’obscur Bacchus de Duvernoy ? L’ordre dans lequel les textes sont réunis inspire aussi quelques réserves : Rameau apparaît à la fois dans « Aux sources de l’art wagnérien » et dans « Aspects de l’art lyrique français », sans que la distinction entre les deux sous-partie soit toujours bien flagrante.

 

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