La recette du cake Choplin

Peau d'Âne - Paris (Marigny)

Par Christophe Rizoud | mar 04 Décembre 2018 | Imprimer

« Prenez de la … /… prenez de la farine versez dans la … /… versez dans la terrine… » : la recette du cake d’amour mise en musique par Michel Legrand a donné lieu à une des scènes cultes de Peau d’Âne, le film réalisé par Jacques Demy dans les années 1970 à partir du conte de Charles Perrault. La troisième collaboration entre le cinéaste et Catherine Deneuve bénéficie sur Wikipedia d’une analyse deux fois plus développée que celle du Ring de Richard Wagner. Voilà qui remet à sa place l’amateur d’opéra souvent convaincu de la supériorité de son art fétiche. Transposé en féerie musicale pour la réouverture du Théâtre Marigny après 5 années de travaux, il reste peu de matière aux exégètes pour décortiquer au scalpel la somme d’intentions conscientes et inconscientes véhiculées par le plus grand succès au box-office de Jacques Demy. 

A défaut, subsiste la recette du pacte d’amour déjà établi au Châtelet entre Jean-Luc Choplin et le public parisien : un spectacle haut en couleurs et joyeusement rythmé avec grand équipage de costumes et décors comme une antidote à l’humeur jaune du moment. Une approche résolument populaire, populiste presque dans son inspiration puisée à la source d’un siècle d’or passé. Hier Le Chanteur de Mexico et Les Parapluies de Cherbourg, aujourd’hui Peau d’Ane donc, confié de nouveau à l’inspiration bariolée d’Emilio Sagi

Et ça marche encore. A l’issue de la représentation, le public de 7 à 77 ans accompagne en tapant dans ses mains la liste des ingrédients nécessaires à la fabrication de ce gâteau dans lequel la princesse glissera la bague décisive. A écouter la satisfaction bruyante du public, on comprend pourquoi l’opéra, en dépit de tous ses efforts, ne parvient pas à se démocratiser. Trop de science, trop de quête de sens et trop d’implicite ont chassé le merveilleux. Sans chercher à bousculer les méninges, Peau d’Âne se contente de suivre scène après scène le film de Demy et tente d’en restituer fidèlement la magie avec les moyens offerts par le théâtre, sans commune mesure avec le cinéma. Pourquoi ? Pour distraire petits et grands. N’est-ce pas suffisant ? 


© Julien Benhamou

Les comédiens, dont trois chanteurs, semblent clonés sur les acteurs. Michael Denard et Marie Oppert ont emprunté leur allure à Jean Marais et Catherine Deneuve. Lui, ex danseur étoile et directeur du ballet du Staatsoper de Berlin, portant beau sa crinière argent ; elle déjà Geneviève dans Les Parapluies de Cherbourg – autre rôle dévolue à Deneuve – plus ingénue qu’élégante mais d’une pouponne blondeur. Olivier Fredj peut sembler moins charmant que freluquet, comparé à Jacques Perrin comme à Jacques Revaux, la voix chantée du Prince chez Demy. Claire Chazal fait de la figuration people. Il ne manque à La Vieille de Christine Gagnieux que de cracher des crapauds pour sembler le sosie de Louise Chevalier et Emma Kate Nelson, si elle chante mieux que Christiane Legrand dans la bande originale du film, a adopté la même coiffure que Delphine Seyrig en fée des lilas. 

La musique, sonorisée, colle aussi au plus près de la bande originale. En fosse, étroite et enfouie sous la scène, deux synthétiseurs, une harpe, une contrebasse, des percussions dirigés du clavier par Patrice Peyrieras (en alternance avec Thierry Boulanger) restituent fidèlement l’orchestration étourdissante de Michel Legrand, sur une page mélodique qui se résume grosso modo à deux thèmes déroulées à la manière d’une liebestod yéyé.

Peu de ballets – Perrault n’est pas Broadway – mais une scène du rêve en apesanteur. Moins d’antagonisme bleu et rouge mais des robes et des fanfreluches à foison, des fleurs, des boules scintillantes suspendues aux cintres, des lits, des trônes et des miroirs qui roulent sans amasser mousse. Pas d’hélicoptère mais leur bourdon pour évoquer l’arrivée du roi et de la fée enfin réconciliés et, clin d’œil à notre prétendue modernité, une trottinette indispensable à Peau d’Ane pour échapper au vœu incestueux de son père. A la sortie, la vente d’objets dérivés rappelle que le sacrifice de l’âne banquier oblige à inventer de nouvelles recettes pour remplir les caisses. Tel est le prix aussi de la magie. 

 

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