Christophe Honoré se fait un film

Pelléas et Mélisande - Lyon

Par Laurent Bury | lun 08 Juin 2015 | Imprimer

Même si son tout récent Métamorphoses a pu dérouter plus d’un spectateur, Christophe Honoré est un réalisateur fortement attaché à une certaine réalité. Glauque, peut-être, son univers n’en est pas moins cohérent. Hormis la bizarrerie du premier tableau, sa vision de Dialogues des carmélites, à l’Opéra de Lyon déjà, suivait l’intrigue de l’opéra de Poulenc. Pour Pelléas et Mélisande, hélas, l’application de la dramaturgie honoréenne à Debussy ressemble fort à un lit de Procuste où l’œuvre est soumise à des traitements assez répréhensibles. Refusant d’emblée un monde fait de symboles, il nous plonge dans l’anecdote ; rejetant le non-dit, il préfère tout montrer. Le château du roi d’Allemonde est un ensemble de grandes bâtisses aveugles et sales, qui font pas mal de raffut lorsqu’elles pivotent entre deux scènes. Mélisande est une sorte de Lulu qui change de perruque et d’allure à chaque nouvelle apparition, une vamp qui plonge les deux mains non dans la Fontaine des aveugles, mais dans les vêtements de Pelléas. Ce dernier s’en étonne d’autant plus que les images projetées en fond de décor nous laissaient entendre un lien pas forcément platonique avec son ami Marcellus, dont la nudité est détaillée sous (presque) toutes les coutures. La scène de la Tour, devenue une étreinte sur la Jaguar de Golaud, se déroule sous le regard des servantes et même d’Yniold, ado pré-pubère en tee-shirt et jean crasseux qui traîne son mal-être tout au long de la soirée et que les vidéos nous présentent régulièrement crachant du haut d’un mur ou errant dans une usine désaffectée où volent les sacs-poubelles. Après avoir couché ensemble à plusieurs reprises dans le garage que semble squatter Pelléas, les deux héros pensent finalement à se dire qu’ils s’aiment. Bouclant la boucle, Honoré fait se terminer l’intrigue là où elle a commencé : dans la forêt, où Mélisande ira se suicider après avoir été chloroformée par Arkel. Celui-ci semble d’ailleurs soudain ragaillardi, alors qu’il se traînait, visiblement atteint de Parkinson au premier acte, puis avait longuement pris Yniold pour Mélisande au quatrième acte. Quant à la « pauvre petite », elle a au moins cinq ans. Bref, Christophe Honoré se fait un film, qui rejoint par moments seulement ce que nous content Maeterlinck et Debussy.


© Jean-Louis Fernandez

Dès que le rideau se lève, on comprend que la nuit sera très noire et très froide, comme dit Golaud. La direction assez rapide de Kazushi Ono met en valeur les sonorités de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon mais n’est guère favorable à l’émotion. Difficile, alors, de se laisser toucher par ce qui se passe sur la scène, dans cette famille à peine moins dysfonctionnelle et impitoyable que celle d’Au monde de Pommerat/Boesmans. Avec Bernard Richter, c’est l’option d’un Pelléas ténor qui est ici retenue, sans doute pour le rattacher à ce monde de l’adolescence si cher à Christophe Honoré. L’interprète n’est pas en cause, mais on peine à adhérer à des couleurs aussi radicalement différentes de ce qu’offre d’ordinaire un timbre de baryton, où même les éventuelles tensions dans l’aigu contribuent à former un personnage. Héroïne sans identité fixe, Hélène Guilmette n’a ici le droit d’adopter aucun des visages que Mélisande offre en général, puisqu’elle n’est pas même mourante au dernier acte, et son chant ne dégage aucun charme spécifique. Vincent Le Texier peut compter sur sa longue fréquentation de l’œuvre pour composer un Golaud aux motivations complexes (pour montrer le gouffre à son demi-frère, il fait monter une prostituée dans sa voiture et la charge de titiller le jeune homme), mais face à un Pelléas ténor, il sonne terriblement comme un Arkel, là où Jérôme Varnier paraît plus jeune vocalement que son petit-fils, malgré un maquillage qui le transforme en nonagénaire. Geneviève de grand luxe, comme on pouvait s’y attendre, Sylvie Brunet-Grupposo phrase admirablement sa lettre, et il y aurait plutôt de quoi pleurer à l’idée qu’elle ne revient plus après le premier acte. Présent dès la première scène en tant que chauffeur de Golaud, Jean Vendassi n’est pas la basse qu’appelle le Médecin, mais il a somme toute bien peu à chanter. Voix d’enfant pour Yniold, joué par Léo Caniard mais chanté par Cléobule Pierrot, sans parler de la démultiplication du personnage par le biais de plusieurs figurants, mais le décalage entre le son et l’image est aussi grand qu’avec une voix de soprano adulte car le timbre frêle du membre de la Maîtrise ne colle pas mieux avec le physique du teenager morose.

Aux saluts, chanteurs et chef d’orchestre sont acclamés, mais l’équipe du metteur en scène est copieusement huée.

 

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