Gounod offenbaché

Philémon et Baucis - Tours

Par Laurent Bury | ven 16 Février 2018 | Imprimer

Avec Rennes (Le Médecin malgré lui en septembre dernier) et Saint-Etienne (Faust en juin prochain), Tours est l’un des très rares théâtres français à avoir décidé d’honorer le bicentenaire Gounod. Distinction supplémentaire, c’est un titre devenu rarissime qui représente cette fois le père de Mireille : Philémon et Baucis, opéra-comique mythologique, qui présente à ce titre une double difficulté. D’une part, le sujet ne dit plus grand-chose au public, et il n’est pas certain que cette histoire de couple-modèle qui continue à s’aimer à plus de 80 ans se laisserait transposer comme c’est désormais l’habitude, même dans un hospice gériatrique à la Warlikowski. D’autre part, qui dit opéra-comique dit dialogues parlés, ce qui limite évidemment la diffusion de l’œuvre à l’étranger, mais aussi un état d’esprit bien spécifique à un lieu et à une époque : un genre lyrique un peu gentil, un peu sérieux, bref difficilement acceptable pour notre époque friande de méchanceté et de loufoquerie. Rien de tel dans Philémon et Baucis, mais une aimable comédie où le marivaudage ne va vraiment pas bien loin, et où l’on se bat verbalement à fleurets très mouchetés. Que faire d’une telle œuvre, comment la présenter aujourd’hui ? Julien Ostini a trouvé une solution : il suffisait de l’« offenbacher ». Après tout, une comédie mythologique, n’est-ce pas la recette employé par Meilhac et Halévy pour La Belle Hélène, par Crémieux et Halévy pour Orphée aux enfers, deux des chefs d'oeuvre d'Offenbach ? Alors autant utiliser les méthodes employées de nos jours pour ce genre d’œuvre, en truffant le texte de clins d’œil à notre actualité. Elle sera politique, ici, et Jupiter sera « En Marche », il utilisera certaines expressions comme « En même temps » ou « Poudre de perlimpinpin ». Et au deuxième acte, la Bacchante adressera carrément à ses « camarades » un discours de campagne les incitant à prendre les armes contre l’exploiteur, avant que le dieu de dieu vienne les foudroyer, non sans s’être exclamé « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? ». C’est un peu gras, ça tache (durant la bacchanale, on s’asperge de flots de peinture), le public aime beaucoup, et apprécie surtout ce deuxième acte dont l’œuvre se serait bien passée (sans cette partie ajoutée pour le chœur, on revient à l’intention initiale de Gounod, une comédie à seulement quatre personnages, comme La Colombe).


 © Marie Pétry

Musicalement, cette « petite » œuvre n’en exige pas moins des chanteurs de premier plan, pour au moins deux des quatre rôles principaux. On passera sur la Bacchante de Marion Grange, passionaria efficace et très remuante mais au timbre peu agréable. Paradoxalement, Philémon est le rôle le moins exposé : aucun air en solo pour lui, rien que des duos et des ensembles. Sébastien Droy s’en tire bien, mais l’on entend que l’aigu est parfois difficile, et le ténor est presque entièrement couvert dans le trio avec Jupiter et Vulcain. Dans le rôle du dieu-forgeron cocu et boiteux, Eric Martin-Bonnet est obligé par la mise en scène de forcer le trait, en multipliant gros mots et expressions argotiques, qui tombent comme un cheveu sur la soupe au milieu du langage châtié du livret. Bien qu’habitué aux rôles de basse, le chanteur ne se différencie sans doute pas assez de son collègue baryton. Il faut dire qu’Alexandre Duhamel est un Jupiter particulièrement majestueux, doté d’une autorité irrésistible et de graves sonores. Le personnage domine le plateau et chacune de ses interventions est un régal. Parmi les nombreux rôles que Gounod écrivit pour Madame Carvalho, Baucis est l’un de ceux où il ne chercha pas à aller au-delà des moyens de ce rossignol tyrannique : Norma Nahoun y est charmante et elle affronte très crânement la virtuosité brillante de l’air « O riante nature », même si elle n’a pas tout à fait cette souveraine assurance dans le suraigu qui lui permettrait de rendre pleinement justice au rôle.

En fosse, Benjamin Pionnier défend l’œuvre dans ses beautés comme dans ses faiblesses (le fameux deuxième acte n’est pas forcément ce que Gounod a composé de meilleur). Au moins l’Orchestre symphonique Région Centre-Val de Loire-Tours prend-il au sérieux une partition qui le mérite amplement.

 

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