Amour à quatre

Roméo et Juliette - Strasbourg

Par Catherine Jordy | jeu 09 Juin 2022 | Imprimer

Entre Joyce DiDonato et l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, c’est une grande histoire d’amour qui se déroule par étapes au Palais de la Musique et des Congrès de la capitale européenne. Mais à vrai dire, à ce couple il faut additionner deux partenaires d’envergure : Hector Berlioz et le chef John Nelson. Après Les Troyens et La Damnation de Faust réunissant les quatre protagonistes précédemment cités respectivement en 2017 et 2019, c’est au tour de la plutôt rare symphonie dramatique Roméo et Juliette de compléter une trilogie berliozienne d’exception dont les témoins se souviendront longtemps.


© Nicolas Roses

Si les Amants de Vérone ont donné lieu à de nombreux opéras, il ne faut pas oublier que l’adaptation par le grand romantique français de la pièce de Shakespeare dont la représentation l’avait tant marqué est une œuvre instrumentale complétée par des chœurs. Roméo et Juliette n’y chantent pas, car trop parfaites incarnations de l’amour, comme l’explique Berlioz ; mais les deux célèbres amants sont présents dans la moindre note d’une partition où chaque instrument sait se faire l’écho des variations sentimentales les plus complexes. En dehors des chœurs, donc, seuls trois solistes interviennent, tout d’abord un ténor et une mezzo-soprano dans la première partie puis, dans un rôle de chair et de sang, celui du Père Laurence, une basse ne survenant que dans la troisième partie. Joyce Didonato n’apparaît ainsi que fugacement, dans une superbe robe moulante en lamé or, pour une très courte prestation néanmoins lumineuse, ample et magnifique qui récompense largement tous ceux qui auraient pu ne se déplacer que sur la promesse de son intense présence sur la superbe affiche du spectacle proposée par les équipes du Philharmonique de Strasbourg. La diva américaine met tout son art au service de cette brève narration des transports et atermoiements des deux amants, avec beaucoup de brio et de sensualité, « radieusement pure comme le regard d’un ange », ainsi que disait Berlioz de la tragédie du dramaturge élisabéthain. À ses côtés, le ténor Cyrille Dubois rayonne d’expressivité subtile et de délicatesses moirées, dégageant un charme certain. Les interprètes du petit chœur qui le soutiennent transcendent sa performance. Malheureusement pour les auditeurs de la vaste salle du Palais des Congrès strasbourgeois, les chanteurs de cette première partie ont été placés derrière l’orchestre, ce qui rend l’écoute du texte extrêmement difficile et quasi impossible à comprendre sans lire le texte figurant in extenso dans les programmes distribués au public. En revanche, les auditeurs du direct du concert retransmis sur Medici profiteront amplement de la captation. En effet, la version de concert s’est déroulée devant une forêt de micros et de perches enfermant d’ailleurs le chef dans une sorte de cage, le tout sous la surveillance très étroite de caméras fixées sur des tripodes évoquant une Guerre des Mondes wellsienne ou des bras articulés pour la caméra mobile caressant, voire embrassant les musiciens en grand effectif, dont 64 interprètes pour les cordes, par exemple, et rien moins que six harpes…


© Nicolas Roses

Il faut à ce propos souligner l’un des aspects fascinants de ce concert : soit parce que la présence des caméras l’imposait ou mieux parce que les masses sonores et le travail de création ambitieux et foisonnant du compositeur le suggéraient, la répartition de l’orchestre s’est montrée intéressante et émoustillante d’un point de vue sonore, les contrebasses étant déployées sur la gauche, par exemple. D’où une luxuriance et une profusion sonores inattendues qui ont interpellé d’emblée le spectateur. Berlioz avait lui-même expérimenté, notamment pour le placement des chanteurs. Le petit chœur a été complété par les formations représentant les Montaigu et les Capulet. Les deux familles rivales ont ainsi occupé les accès de part et d’autre de la scène, ou encore se sont placées devant les spectateurs, en leur tournant le dos, pour un effet tour à tour murmuré, contrit ou sidéré des plus efficaces. À leur habitude, les chœurs de l’Opéra national du Rhin ont été remarquables, efficacement soutenus par le Coro Gulbenkian.

Dans la dernière partie, placé de façon plus traditionnelle devant l’orchestre, Christopher Maltman incarne un Père Laurence d’une grande humanité. Un vibrato un peu important met cependant en valeur son entame avec toute la dimension dramatique et horrifiée nécessaire. Puis, la voix se fait puissante et noble, aux doux accents consolateurs et rassembleurs, en fusion avec la masse orchestrale. Très à son aise et mobile, puisqu’obligé de se tourner pour garder à vue un effectif surdimensionné, John Nelson avait l’air tout à fait en phase avec son Berlioz et particulièrement ravi de ce que ses nombreux partenaires lui restituaient. Ce concert avait été programmé en avril 2020 et il doit y avoir une certaine satisfaction de le voir enfin aboutir, avec son équipe de prédilection, à commencer par Joyce DiDonato… Comme il le confessait lors d’un entretien accordé à Forum, le Philharmonique de Strasbourg est son orchestre français préféré et leur complicité paraît évidente. Le public, ravi, s’en délecte et le fait bruyamment savoir au moment des rappels. L’opulence orchestrale, les surprises sonores dues au choix de placements des interprètes inattendus, la beauté empreinte de poésie et d’émotion de la partition de Berlioz tant appréciée par Wagner a été un moment de grande richesse dans une salle où l’on se réjouit de découvrir encore autant de possibles.

Et l’histoire d’amour continue : les 4 et 6 avril 2023, John Nelson revient à Strasbourg, avec Joyce DiDonato, pour retrouver les interprètes et le public strasbourgeois, avec une petite infidélité à Berlioz, puisque c’est Carmen qui a été choisie. Dans le rôle de Don José, un certain Michael Spyres, qui réintègre le groupe… Pour les aficionados, il est déjà possible de réserver en ligne !

 

 

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