Maturité et jeunesse

Ruby Hughes : Clytemnestra

Par Yoann Tardivel | jeu 11 Juin 2020 | Imprimer

Friedrich Rückert a inspiré Gustav Mahler aussi bien pour les Kindertotenlieder que pour le cycle présenté ici, sobrement intitulé Rückert-Lieder. Les deux cycles sont contemporains, mis à part le dernier Lied du cycle qui nous intéresse ici, composé en 1907 alors que l’ensemble de ces Lieder datent des années 1901-03. Si les Kindertotenlieder sont plus connus, les Rückert-Lieder sont tout aussi extraordinaires et absolument complémentaires des premiers, l’un étant la face tragique l’autre la face sereine de l’inspiration mahlerienne. Dans les deux cycles l’orchestration se fait par touches, si l’orchestre est important il est utilisé avec une grande économie, une même ligne mélodique pouvant prendre de multiplies détours instrumentaux, nous rappelant ô combien judicieux est le rapprochement entre cette pensée de l’orchestre et les camaïeux de Klimt, ces petites surfaces sonores imbriquées constituant une texture en perpétuel mouvement, orchestre ultrachambriste qui culminera avec les lambeaux de l’orchestre webernien. Mahler traite la voix comme partie intégrante de cette polyphonie de teintes, ce que comprend parfaitement la soprano Ruby Hughes. Si l’on se rapporte à des références plus anciennes, le legato apportant un liant à cette plastique orchestrale par bribes, Ruby Hughes choisit ici de s’intégrer à l’orchestre et grâce à son timbre lumineux et à l’imagination dont elle fait preuve dans la manière de moduler sa voix dans la musique des mots, le résultat sonne avec une modernité tout à fait passionnante, la musique ne se posant jamais, la lumière de ces Rückert-Lieder devient fuyante, et toute la beauté éphémère de la poésie apparaît réellement comme cette « pensée d’un instant » dont parle Yeats dans la Malédiction d’Adam.

Si réserve il y avait, cette démarche a peut-être le défaut de ses qualités car en incarnant le mot avec tant de variété de couleurs, il nous semble perdre un peu de diction, sur un texte si beau et éloquent, coquetterie un peu superflue. La direction de Jac van Steen est superbe et fluide et l’équilibre des timbres de l’orchestre fait merveille : tout en visant à la fusion des timbres, les individualités solistes ne sont pourtant pas noyés dans un orchestre qui serait trop lissé. Même si l’ensemble orchestral est des plus soyeux, le grain si spécifique de l’orchestre de Mahler est ici rendu de manière très inspirée, témoignant aussi de l’évolution et de la compréhension de cette pensée sous la baguette des plus grands chefs et qui atteint ici un haut degré de maîtrise.

Le choix de marier les Rückert-Lieder avec l’opus 4 d’Alban Berg est évidemment une heureuse idée. Alexander Carpenter, auteur du livret, nous rappelle le destin choatique de ce cycle énigmatique, qui tient autant de Mahler que de Strauss et évidemment de Schoenberg. Ce qui frappe dès les premières (et magiques !) mesures du cycle c’est la précision stylistique des interprètes ; tout en plaçant inévitablement Berg dans la lignée mahlerienne, nous sentons bien que nous sommes dix ans après les Rückert, et quels dix ans ! Entre 1903 et 1913 les compositeurs ont investigué tous azimuts dans des directions si différentes et une vitesse vertigineuse, nous percevons très bien ici cette décade, avec ce ton à la fois ironique et profondément dramatique, Berg donnant vie avec beaucoup de force à la tragique simplicité des « textes de cartes postales » de Peter Altenberger. Autant la voix de Ruby Hughes était transparente et richement modulée dans Mahler autant ici elle est plus pleine et charnelle. L’accompagnement particulièrement réussi de van Steen et des toujours somptueux musiciens du BBC NOW, nous donne bel et bien l’impression de monter d’un étage, historiquement et musicalement.

Alors que dans certaines contrées, être un compositeur vivant et utiliser consonances ou dissonances revient à choisir son camp, l’œcuménisme des compositeurs britanniques et du Royaume Uni nous fait toujours l’effet d’un grand vent de fraîcheur. George Benjamin, alors qu’il était en résidence au festival présence de Radio-France en cette année 2020, confiait dans une interview ne pas vraiment comprendre la radicalité des antagonismes consonant-dissonant ; il nous apparait qu’à partir du moment ou tous les fruits sont dans la nature, on aurait tort de se priver d’en faire un luxuriant assortiment plutôt que de se contenter de manger uniquement des pommes ou uniquement des cerises. La page de la compositrice Galloise Rhian Samuel (née en 1944) témoigne tout à fait de cette décomplexion à cultiver un geste dramatique, imagé, parlant en utilisant des idiomes mélodiques, rythmiques et sonores qui dépassent la question d’une étanchéité des esthétiques, et on s’en réjouit ! D’autant plus que les interprètes eux-mêmes semblent prendre un plaisir immense à s’abandonner dans la tragédie de Clytmnestre. Les musiciens du BBC NOW, qui créèrent l’œuvre en 1994 sous la direction de Tadaaki Otaka, le texte était alors chanté par Della Jones, font ici encore une fois montre d’une qualité collective aussi bien qu’individuelle soutenue par la direction ferme et expressive de Jac van Steen. Ruby Hughes quant à elle nous révèle ici tout le sens dramatique qui est le sien. Si sur le vécu du texte elle gardait une retenue tout à fait à propos dans la pratique du lied, elle campe ici le texte en projetant sa voix de mille manières différentes, éclairant les sous-entendus autant que le caractère solennel et profond du texte d’Eschyle dans un montage réalisé par la compositrice elle-même.

Un disque merveilleux à bien des niveaux, intelligent, émouvant, intriguant, mené par la soprano avec autant de jeunesse que de maturité.

 

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