La couleur sous la glace

Schubert, Le Voyage d'hiver (Goerne/Andsnes) - Paris (TCE)

Par Alexandre Jamar | mer 08 Février 2017 | Imprimer

L'un des défis majeurs de l'interprétation du Voyage d'hiver réside dans son titre. Il ne doit en aucun cas s'agir d'une route morne à travers une neige terne et un ciel gris. Si le voyage schubertien a acquis une postérité qu'il serait superflu de décrire, c'est précisément parce sous la couche de givre brille une mosaïque de sentiments dense et colorée. 

C'est la couleur qui sera donc au programme de cette deuxième soirée que nous offrent Matthias Goerne et Leif Ove Andsnes. Un « Gute Nacht » plutôt sobre ouvre le cycle, probablement à cause du jeu encore frais du pianiste, ne donnant que peu de relief à cette imperturbable trame de croches. « Die Wetterfahne » prouve tout le contraire : Matthias Goerne joue avec le vent et fait de cette pièce pourtant assez brève une petite réussite à elle seule. « Erstarrung » nous fait pour la première fois deviner ce qui se cache sous la glace. Ni le jeu d’Andsnes, ni le souffle de Goerne ne viennent à manquer dans les vagues qui inondent l’auditoire. 

La forme strophique du « Lindenbaum » pourrait voir se tarir la source d’imagination de notre duo. Que nenni, puisque nous parlions de couleur. Mais ne nous y méprenons pas : la source de ces éclairages radicalement différents à chaque couplet, si caractéristiques du style de Schubert, réside dans le mot. Et Goerne le sait suffisamment bien que pour mettre tous ses efforts dans une prononciation adaptée sur mesure à chaque vers récité. La même réussite géniale est à constater dans « Auf dem Flusse », où le désespoir semble si grand qu’il voudrait à tout prix percer la calotte de glace sous laquelle il est contenu. Le jeu granitique et anguleux de Leif Ove Andsnes fait immédiatement penser à un paysage de Caspar David Friedrich, et c’est aussi grâce à lui, que « Rückblick » tourbillonne d’impatience, et que notre feu-follet (« Irrlicht ») est nimbé de sa lumière trompeuse. Mentionnons également que les deux interprètes ont l’intelligence de travailler à chaque fois leurs transitions entre les pièces par des silences mesurés*.

Un autre grand sommet de la soirée est incarné par « Frühlingstraum ». Chaque ambiance est soigneusement travaillée par notre duo, qui n’hésite pas a rendre le temps ductile afin de souligner les changements de narration. L’effort surhumain déployé dans le crescendo central contraste idéalement avec la retenue de la dernière partie. La même montée en puissance se retrouve quelques pages plus loin dans l’évocation de la corneille (« Die Krähe »), pièce où l’âme du narrateur, comprenant sa fin toute proche, se met à bouillir et enfler sous la glace de l’hiver. 

Dans « Der Wegweiser », Goerne se livre au même jeu sur la forme strophique que dans les pièces précédentes. Les perpétuelles modulations du majeur au mineur et vice-versa ne suffisent pas au baryton, et c’est encore une fois par le mot que se crée la couleur juste. Après un « Wirtshaus » mortifère et un « Mut » faisant preuve d’une humble démesure, les parhélies (« Die Nebensonnen ») plantent le décor nécessaire à la clôture du cycle. Comme dans un adieu à la lumière et à la vie, l’hymne dansant des trois sphères permet à nos deux interprètes d’instaurer le vide nécessaire à la vielle du funeste vieillard. Dans « Der Leiermann », c’est peut être pour la première fois que la couleur s’est éteinte, ne laissant comme seul support pour l’auditeur ces mots que Goerne nous transmet dans la plus grande simplicité. La quinte implacable nous plonge dans une grisaille sans issue, nous donnant enfin l’impression d’être arrivés au terme de notre voyage.

* Rappelons poliment au public qu'il réduit ces efforts à néant, ne voulant pas comprendre que les mesures introductives d’un lied ne font pas office de crachoir. Le baryton semble (à juste titre) gêné par ce concert de glaires à plusieurs reprises.

 

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